• APRÈS 2017, 2018.

     VŒUX AVEC SLOBODAN DESPOT

    APRES 2017, 2018.

       Coucher, lever ? Source : http://www.pierrebouillon.com/2013/03/laube-cest-avant-laurore.html

     

       L'aube précède l'aurore, après la nuit, et le crépuscule. Telle est la succession naturelle des lumières solaires atténuées sur la terre, par la rotation de celle-ci sur elle-même nous rendant spectateur d'un infini encore minuscule.

       Admettons le crépuscule avec Slobodan DESPOT - qui n'en raye pour autant ni la nuit, ni le sommeil, deux merveilles -, pour rallier l'aube (...) et le jour.

       LE JOUR.

       Ce jour dominé par la tempête, doublée d'orage, ici-même en Bretagne. Carmen, ont-ils (?) décidé.

     

       Source : https://www.youtube.com/watch?time_continue=52&v=hvlS9-0vFbw

     

       "Chișinău - Comment sortir du crépuscule ?", Slobodan DESPOT, Deuxième colloque de Chișinău (15-16 décembre 2017), 15-12-2017.

       Sources : http://lesakerfrancophone.fr/chisinau-comment-sortir-du-crepuscule & Deuxième colloque de Chișinău relayées par L’Échelle de Jacob.

       COPIE SURLIGNÉE :

       "Nous sommes tous réunis ici par un diagnostic commun. Le modèle économique, social et politique imposé ces deux ou trois derniers siècles par la civilisation d’Europe occidentale est en train de s’épuiser. Comme un animal aux abois, il s’enfonce de plus en plus dans l’agressivité. Et comme le scorpion de la fable, il semble avoir retourné son dard empoisonné contre lui-même.
       Ceci est un truisme pour tous ceux qui sont réunis ici. Nous ne serions probablement pas venus d’horizons aussi différents pour nous retrouver ici si nous ne partagions pas ce credo de base. Pourtant, il serait utile de nous interroger sur ce que recouvre exactement cette conviction.
        Lorsqu’on parle de capitalisme financier, on pourrait tout aussi bien parler du monde moderne. Et même de la civilisation où nous vivons en soi, autrement dit de la civilisation tout court. En effet, il n’existe plus nulle part au monde de modèle alternatif à celui où nous vivons. Tout au plus voit-on çà et là des curiosités telles que les survivances locales de coutumes anciennes ou d’infimes esquisses d’organisations sociales fondées sur des utopies : phalanstères, coopératives, zones autonomes, etc.
     
       Quand le management remplace la politique
     
       Le philosophe et historien du droit français Pierre LEGENDRE appelle cette première civilisation vraiment globale l’Empire du management. On pourrait penser que l’expédition d’ALEXANDRE en était la première préfiguration, dans la mesure où c’était la première tentative de conquête de mondes fondés sur la transcendance et la tradition par une force immanente portée par la seule foi dans la volonté et la raison humaines. Si la pensée moderne se caractérise par la prise en main de la destinée humaine par l’homme lui-même, et son émancipation vis-à-vis de toute soumission à des lois ou instances divines, alors les germes de cette civilisation se trouvent déjà dans l’athéisme pratique de la Grèce classique. C’est là le noyau même de ce qui deviendra par la suite l’Occident. Cependant, Legendre situe le début de l’hégémonie occidentale au moment des grandes découvertes. Plus précisément au XVe siècle lorsqu’il s’est agi d’investir et de partager ce territoire colossal qu’était l’Amérique. Ce n’est pas un hasard si le premier texte évoquant le management de tout le monde connu est un édit pontifical de 1493 définissant la mission et les prérogatives des colons. Depuis l’avènement de l’Empire du management, la technique et l’efficacité sont au premier plan. La gestion remplace peu à peu la politique. Ce qui veut dire, en creux, que le véritable pouvoir est au-dessus. Qu’il n’est même plus à la portée du politique ou de la politique. Partout où la gestion l’emporte sur la politique, c’est signe que le pouvoir réel est intouchable. On est de fait en théocratie. À l’origine du capitalisme financier, sans âme et sans frontière, il y a l’idée d’un "Dominium Mundi" fondé sur un droit incontestable.
     
       Le désenchantement du monde.
     
       Dès les origines, le capitalisme repose donc dans son idée sur la primauté de la gestion et, dans son aspect pratique, sur le développement continu des moyens techniques. C’est avec cette alliance-là entre le management et la science que notre civilisation a commencé inexorablement à vieillir et à se faner. L’Occident est peut-être à l’origine une géographie physique désignant l’extrême Ouest du continent eurasiatique et, par la suite, le bassin atlantique. Mais c’est surtout une géographie spirituelle. C’est le lieu de la maturation qui tend déjà vers son crépuscule.
       "L’Occident est partout où la conscience devient majeure" note Raymond ABELLIO, et il précise que l’Occident, ce n’est pas une notion géographique, mais plutôt un état de maturation ou de surmaturation intellectuelle et spirituelle. L’Occident est le lieu de la conscience absolue, auprès de laquelle les croyances, les coutumes, les mythes, les fées et l’ensemble des jeux d’ombres et de mystères qui constituent l’enchantement du monde ne pèsent plus rien. Il est la négation, d’une certaine manière, de tout l’héritage humain, l’effacement de son propre terreau. C’est pourquoi Abellio insiste sur la nécessité de distinguer l’Occident de l’Europe. Dans un entretien accordé en 1974 à la revue Question De, il dit ceci:
     
       "Je fais de la distinction Europe-Occident une clef fondamentale. Ainsi, l’Europe est construite, l’Occident est constitué. L’Est est le support d’une infinité passée, l’Ouest celui d’une infinité à venir : l’Occident est, entre eux, celui d’une infinité présente. Mais c’est justement parce que l’homme européen est pris actuellement dans l’implication infinie des liaisons historiques, et qu’il y est pris seul, qu’il est, à l’état naissant, le porteur de l’être occidental capable de transcender l’Histoire, de la vider de ses événements isolés et passagers et de faire émerger, ici et maintenant, une nouvelle conscience dans le monde. L’Occident est d’abord une vision absolue du monde et de lui-même par la découverte d’une structure absolue. (…) Ainsi l’Europe se livre au temps tandis que l’Occident lui échappe. L’Europe paraît fixe dans l’espace, c’est-à-dire dans la géographie, tandis que l’Occident y est mobile et déplace son épicentre terrestre selon le mouvement des avant-gardes civilisées. L’Europe est provisoire, l’Occident est éternel. Un jour, l’Europe sera politiquement effacée des cartes, mais l’Occident vivra toujours. L’Occident est partout où la conscience devient majeure."
     
       Vers la fin de l’humanité.
     
       Nous sommes tous Européens. Nous sommes tous, également, que nous le voulions ou non, Occidentaux. Pour combattre l’Occident, nous logeons dans des hôtels d’origine occidentale et nous écrivons sur des logiciels de conception occidentale. Konstantin LEONTIEV, tout en étant un traditionaliste russe orthodoxe, défendait au XIXe siècle l’Empire ottoman contre les idées de son propre pays, parce que cet empire représentait encore une réelle diversité, une réelle altérité dans un monde de plus en plus unifié. Il incarnait encore la pensée hiératique contre la pensée utilitaire et une idée de continuité historique face au transformisme permanent. Dans son essai inachevé L’Européen moyen, idéal et outil de la destruction universelle, il souligne de manière simple et convaincante le fil rouge qui relie tous les grands penseurs de la modernité occidentale, qu’ils soient de la gauche collectiviste ou de la droite libérale, qu’il s’agisse de John Stuart MILL, de GUIZOT ou de PROUDHON. Ce fil rouge, c’est leur passion du nivellement et de l’annihilation des particularisme au profit d’une vision scientifique et standardisée de l’être humain. Ce fil rouge qu’il était peut-être le seul à voir de son temps était en réalité une véritable épine dorsale. Ce qui se profilait depuis le début de l’ère industrielle, c’était l’industrialisation de l’espèce humaine elle-même, sa déshumanisation et sa transformation en une matière malléable aux mains des ingénieurs. Ingénieurs des âmes, diront les Soviétiques. Ingénieurs génétiques, dira le 3e millénaire. Bref : le cœur du projet occidental, c’est la reprise en mains de la destinée de l’homme et de sa planète par une élite humaine et l’élimination de tout paramètre transcendant, ou aléatoire, dans ce qui fait notre existence et notre avenir. Un peu plus d’un siècle après Leontiev, c’est un autre grand sceptique russe, Alexandre ZINOVIEV, qui, dans un ouvrage posthume, Глобальний Человейник résume cette évolution et qui en déduit la perspective qui nous attend à l’orée du troisième millénaire :
     
       "J’ai passé en revue un grand nombre de livres et de films traitant de l’avenir de l’humanité. Toutes ces productions ignorent totalement, ou pour ainsi dire, l’aspect social de l’avenir de l’humanité, autrement dit la forme que revêtiront les communautés humaines, leurs membres en tant qu’êtres socialisés ainsi que les rapports mutuels de ces derniers. (…) Notre XXe siècle aura peut-être été le siècle le plus dramatique de toute l’histoire humaine du point de vue de la destinée des gens et des nations, des idées, des systèmes sociaux et des civilisations. Mais, toutes ces choses étant posées, ce fut aussi un siècle de passion et d’aventure : siècle d’espoirs et de désespoirs, d’illusions et de visions, d’avancées et de déceptions, de joies et de malheurs, d’amour et de haine… Ç’aura été, peut-être, le dernier siècle humain. À sa suite, se profile une masse de siècles d’histoire suprahumaine ou posthumaine, une histoire sans espoirs ni désespoirs, sans illusions ni visions, sans avancées ni déceptions, sans joies ni chagrins, sans amour ni haine…" Entre ces deux Russes, exactement à mi-chemin dans le temps, il s’est trouvé un grand écrivain anglais pour synthétiser les constatations de l’un et anticiper de plusieurs décennies les sombres visions de l’autre. C. S. LEWIS, dans son bref essai L’Abolition de l’homme (1943), montre comment une classe de "conditionneurs" autoproclamés, sous prétexte qu’ils détiennent à la fois le pouvoir de l’argent et le pouvoir de la technologie, se proposent de faire un hold-up sur l’avenir de l’homme — et de le transformer en quelque chose qui n’est plus humain. La différence entre ce que l’humanité a été et ce qu’elle sera, résume-t-il, est la différence qu’il y a entre l’éducation et le dressage. L’éducation vise à amener l’élève à la même dignité que l’éducateur. Le dressage vise à faire accomplir des tâches précises à des créatures entièrement dépendantes et inférieures.   Le projet va évidemment échouer, prévient Lewis, comme tous les projets démiurgiques pilotés par l’hybris se sont toujours écroulés. Mais entretemps, il aura commis des dégâts colossaux tant sur l’homme que sur son environnement. La volonté de domination de la nature, jusque dans le processus de reproduction et de différenciation sexuelle, aura pour résultat ironique et paradoxal le retour à une soumission totale aux lois brutes de la nature. Le développement actuel de la violence, de l’incivilité, la régression intellectuelle, culturelle et logique des nouvelles générations, toutes classes confondues, ne font que lui donner raison.
     
       Sortir du crépuscule.
     
       Tout ceci, je le répète, sont des évidences. Il est aussi évident qu’enrayer un processus global d’aussi longue durée n’est pas à la portée des individus. Seule la providence divine, diront les croyants, peut sauver l’humanité à l’heure qu’il est. Cela ne nous dispense pas pour autant de réagir. Sur ce plan, celui de l’action, on est frappé encore une fois par la disproportion des forces et la désunion des résistants. L’opposition à l’hégémonie américaine, la critique de l’agriculture industrielle, la vigilance à l’égard du lavage de cerveaux médiatique et des violations de la vie privée sur l’internet, le refus de la vaccination systématique et d’une médecine uniquement fondée sur les pilules sont les diverses facettes d’une même cause. Sauf que, de cette montagne qui nous menace tous, chacun ne voit que le versant qui menace sa propre maison. Nous avons la chance, ou l’illusion, providentielle, aujourd’hui, de voir une grande puissance mondiale soutenir pour les raisons qui lui sont propres, mais qui sont aussi spirituelles, une partie de ces causes. C’est pourquoi l’on voit se rallier à la Russie des individus et des mouvements aussi divers et opposés en apparence. Mais ce Piémont de l’antisystème tiendra-t-il, et combien de temps ? Et dans quelle mesure n’est-il pas, en tant qu’État et en tant qu’économie capitaliste, lui-même intégré au système ? Nous pourrions passer des années à démêler ces questions subtiles. Pendant ce temps, la roue tourne
     
        Réhabiliter l’âme et le cœur
     
       L’anamnèse et le diagnostic du système de déshumanisation sont, nous le croyons, une affaire de spécialistes, de philosophes, de sociologues ou d’économistes. Or le sentiment du danger est bien plus répandu dans les classes populaires que dans les classes instruites, même si les classes populaires ont du mal à le verbaliser. Des productions de grand public comme le roman 1984  d’ORWELL ou le film Matrix des frères WACHOWSKI ont contribué à la prise de conscience bien davantage que les colloques académiques. Bien pire : les élites politiques, administratives et académiques sont massivement ralliées à l’abolition de l’homme, ici comme partout. Pour une modeste assemblée d’opposants comme la nôtre, combien de symposiums somptueux qui contribuent efficacement à la consolidation du projet ?
     
       Combattre aujourd’hui par des idées, des manifestes et des déclarations le capitalisme financier, cela revient à contester la légitimité et le bien-fondé de loi de la gravité. Si l’on veut vraiment s’en affranchir, on fera bien mieux de construire des dirigeables, des avions et des parachutes. Laissons la bête se dévorer elle-même jusqu’à sa mort, accélérons même le mouvement. Chevauchons le tigre ! Pendant ce temps, travaillons à reconstruire un monde humain. Étendons la prise de conscience par les moyens qui marchent et qui ont marché. La Russie, dans ce domaine, a un rôle encore plus stratégique que comme producteur d’hydrocarbures ou que puissance militaire. La Russie a survécu à cette expérience accélérée de capitalisme destructeur qu’a été l’utopie soviétique avec son ingénierie sociale et sa foi aveugle dans la science comme pouvoir de l’homme sur l’homme. On peut regretter qu’elle n’ait pas davantage raconté comment elle s’en est sortie à l’occasion du centenaire de la révolution. Son malaise à l’égard de cet événement n’est pas lié seulement à la nécessité de concilier l’héritage blanc avec l’héritage rouge. Déjà le cinquantenaire en 1967, du temps de l’URSS, a été un grand moment de gêne et de silence. Le malaise, c’est que nous avons perdu le sixième sens nécessaire à cette compréhension, qui est un sens spirituel.
     
       Ce que nous pouvons dire, en tout cas, c’est que la prise de conscience et la guérison ne sont pas venues des élites académiques, ni des facteurs politiques, ni même — ou minoritairement — des Églises. Le flambeau de la résistance, pendant toute l’ère totalitaire, a été porté par des individus. Pas n’importe quels individus : des écrivains, des artistes, des poètes, des cinéastes. Les sociologues, les économistes, les juristes et tous les serviteurs d’une science ou d’une pensée institutionnelle n’y ont vu que du feu. Ou bien ils regardaient ailleurs. Il en va de même aujourd’hui. J’ai assisté une fois à un symposium de la droite souverainiste en France. On y discutait doctement des méfaits de l’Union européenne et de la nécessité de sortir de l’euro. Pendant ce temps, les fonctions de la souveraineté effective, à savoir la vie organique des provinces, le maintien du commerce de proximité et des derniers petits paysans, l’action collective pour des buts précis visant à contrer la déshumanisation, étaient aux mains d’associations plutôt de gauche ou qui n’avaient pas d’opinions particulières en matière de géopolitique ou de macroéconomie. La politique n’a plus rien à dire sur la bataille qui nous attend. Elle est trop profonde, trop essentielle, pour ce monde-là. Elle est à la portée de la littérature, qui comme l’a montré un René GIRARD, est porteuse de vérités plus solides, moins falsifiables, que la « science » historique, économique ou sociale. Un Philip ROTH, un Günter GRASS, un PRILEPINE, un POLANSKI, ou un John LE CARRE enseignent des choses plus précises sur le monde comme il ne va pas, et à beaucoup plus de monde, que n’importe quel colloque savant.
     
       Si nous voulons remporter cette bataille, il faut la livrer sur le terrain qui nous est accessible : à l’échelon des cœurs et des esprits. C’est ce que nous avons toujours essayé de faire à travers ce que nous savions faire : les livres, la littérature, la culture, l’information claire et juste, le goût juste. Dans d’autres domaines, moins visibles, d’autres combattants livrent la même bataille, à la même échelle, par l’agriculture, l’alimentation, la petite industrie ou l’artisanat. La réduction des humains à leur fonctionnement cérébral est encore l’un des succès de l’ "empire du management". Nous ne sommes pas des cerveaux à deux pattes. Nous sommes aussi des cœurs, des âmes, des corps, des souvenirs. Si nous devons nous réveiller, nous le ferons bien plus sûrement en ayant le goût du réveil que l’idée du réveil ! Ne combattons pas la loi de la gravité, construisons des machines pour nous envoler ou pour amortir la chute !
       Slobodan Despot
       Suisse, écrivain, éditeur"
     
       Note : L'absence de textes concernant l'avenir social de l'humanité que souligne l'auteur curieux relève possiblement du non-dit volontaire...
     
     
       Et pour revenir sur terre :
     
      "De quoi 2017 est-il le nom ?", Slobodan DESPOT, Antipresse, n° 109, 31-12-2017.
     
       COPIE SURLIGNÉE :

       "Et si le centième anniversaire de la Révolution d’Octobre devait rester dans l’histoire comme l’an 0 de la posthumanité ?

       Il neige comme rarement sur mes Alpes et l’Amérique de Nord est envahie d’une vague de froid sans précédent. On nous assure néanmoins — sans préciser les conditions de mesure — que 2017 fut l’année la plus chaude jamais enregistrée. Nous n’en savons rien. Sur ce chapitre comme sur tous les autres, les faits de base sont controversés.

       Sur ce chapitre comme sur tous les autres, nous sommes bombardés d’affirmations officielles contrebalancées par des contre-affirmations officieuses. Les médias tendent à réduire cette bataille de l’information à une querelle sur les "faits", or c’est d’un enjeu bien plus profond qu’il s’agit : d’une empoignade dont l’enjeu est la faculté de penser elle-même.

       Car pour "se faire une idée", il ne suffit pas de disposer de faits solidement établis. Encore faut-il savoir les lire, autrement dit les lier. Les lier entre eux et les lier à l’ensemble de notre expérience. C’est ce terreau de la conscience souveraine qu’on appelle la culture. Et c’est précisément ce terreau qu’ "on" est en train de nous assécher.

       Privés de cet ancrage, nous ne pouvons plus rien conclure par nous-mêmes : il nous faut soit admettre sans réserve les vérités ambiantes, soit les rejeter a priori, non parce qu’elles sont douteuses en soi, mais parce que nous avons barré leur source, par expérience ou (plus souvent) par ouï-dire. Nous n’avons plus le temps d’ergoter au coup par coup. Nos maîtres non plus.

       Vers une humanité hors sol

       La complexification scientifique de notre univers a abouti à son plus grinçant paradoxe : à la simplification primitive de la pensée. Dans leurs tours d’ivoire, des millions d’ingénieurs, de spécialistes et d’experts produisent des "faits" pointus, chacun dans son domaine, ignorant tout de ce que font leurs voisins. Un système médiatique de plus en plus intégré et de plus en plus adossé à l’intelligence artificielle synthétise ces particules de savoir, les trie selon ses critères propres et les agglomère en garmonbozia pour les masses. Et les masses avalent la bouillie sans se poser de questions — ou se posent des questions mais ne savent plus où chercher d’autres nourritures.

       Sans nous en rendre compte, nous entrons ainsi dans une forme de guerre civile cognitive. Une majorité crédule admet tout, une minorité suspicieuse rejette tout. Entre les deux, il n’y aura bientôt plus aucun terrain d’entente. Qui se fie à CNN abomine RT et vice versa. Les climato-corrects vouent au bûcher les climatosceptiques. Qui est pour le Bien excommunie ceux qui ne jurent que par le Vrai. Ces partages sont plus forts désormais que les différences confessionnelles ou nationales, et ils traversent les familles et les couples.

       Ils sont d’autant plus violents qu’ils ne se fondent pas sur des convictions construites de manière autonome, avec les outils de la logique, de l’expérience et du savoir accumulé, mais sur des slogans. Les réseaux sociaux, tout comme une grande partie des médias de grand chemin, poussent leurs utilisateurs à se grouper en clans et en tribus avec ceux qui pensent comme eux. L’ouverture aux idées d’autrui, malgré le matraquage ambiant (ou à cause de lui) n’est plus du tout à l’ordre du jour. Le débat d’idées n’existe plus, il est remplacé par des guerres de religion.

       Ces conflagrations elles-mêmes témoignent de la montée de générations entièrement dépendantes des systèmes d’information/conditionnement qui les entourent, chez qui l’idéal d’un jugement autonome n’est plus qu’un lointain souvenir. Des générations élevées non plus au soleil de la culture, mais sous les projecteurs des fermes d’élevage.

       S’il me fallait résumer l’an dix-sept par une seule image, ce serait celle-là. La vision des tomates insipides et identiques cultivées hors-sol dans les serres stériles de Hollande en tant que destinée commune de l’humanité. Cette industrialisation du matériau humain ne date pas d’hier. Ce projet n’est rien moins que le frère jumeau escamoté de la Modernité elle-même. Mais l’an dix-septième du troisième millénaire aura été celui d’un brutal coup d’accélérateur dans ce sens. La tendance est devenue visible partout, mais on peut l’illustrer dans trois ou quatre domaines particulièrement sensibles.

       L’école vacillait   : aurait-elle basculé ?

       Le système scolaire, par son exigence et son austérité, compensait jadis la perpétuelle et frivole fuite en avant de la société de consommation. Or il a basculé : ce qui était un frein est devenu un accélérateur. Dans les pays du monde occidental, l’école ajuste de plus en plus ses critères de qualité à des critères d’ "égalité", c'est-à-dire de bienséance morale. Nul besoin de préciser dans quel sens va l’ajustement. Les indicateurs objectifs deviennent impossibles à escamoter.

       Dans le reste du monde, pratiquement partout, elle cède aux sirènes du digitalisme, cette nouvelle religion (identifiée par François de BERNARD) qui prétend nous rendre plus intelligents avec des béquilles informatiques que nous ne l’étions sans elles. La distribution massive aux élèves de tablettes numériques — ces gadgets que leur inventeur, Steve JOBS, interdisait à ses propres enfants —, subordonne étroitement l’école aux multinationales de l’informatique. Elle s’accompagne d’une déclamation incantatoire d’une platitude confondante sur les bienfaits de la technologie.

       Pour que l’école devienne une fabrique du crétin, il a d’abord fallu, bien en amont, que les gérants de l’usine soient eux-mêmes devenus des crétins ou des criminels. On l’oublie trop souvent. En 2017, des séries de signaux clairs sont venues confirmer le diagnostic pessimiste de Jean-Paul BRIGHELLI. Le dernier en date est la dégringolade de la France, patrie de l’école pour tous, laïque et républicaine, dans les bas-fonds du classement des pays en fonction des aptitudes à la lecture de leurs élèves.

       En même temps, cette Bérézina de l’enseignement a fini par susciter des prises de conscience et de lourdes révisions, comme celle qu’essaie d’entreprendre le nouveau ministre français de l’Éducation nationale. Il est à craindre toutefois que le mal accompli par l’école post-soixante-huitarde ne soit irréversible.

       Sources et lectures complémentaires : les brèves de l’Antipresse traitant de l’école.

       /A suivre au prochain numéro : Médias, surréalisme et quelques raisons de rester serein./"

    (...)

     

    APRES 2017, 2018.

       Champ hollandais de bulbeuses en Bretagne... Source : http://sarl-kaandorp.com/presentation.asp
     
       En pleine terre ou sur sol, mais lesquels.
     
     
     
     
     
       Bel homme, Slobodan, surtout coiffé d'un couvre-chef type casquette. Colosse physique - en apparence, observateur a priori pondéré et sensible, prêt à jeûner.... "Récit au jour le jour d'un séjour de jeûne intégral au Centre de médecine oriental d'Oulan-Oudé-Goriatchinsk en mars-avril 2017." Source : https://www.youtube.com/watch?v=G1FRZAlSjig
     
     
     
    « DRAHI, SON ALTICE, DÉCHUS, ETC..LEVEE 2018 »