• Bretagne chrétienne / GRALL - 1969-1970

     Eglise Saint-Envel / Keriadenn

       Église Saint-Envel (XVIe siècle et XVIIIe siècle) de Loc-Envel (22), le 21 août 2009.

     

       "Mes Divines, permettez-moi de vous parler des grands pardons de Bretagne. Nous allions régulièrement en pèlerinage à Folgoët et à Rumengol. C'était dans ces grands temps obscurs où il n'y avait pas de prolétariat, mais seulement des pauvres. Comment, mes divines, vous dire cela ? On marchait longtemps dans la Bretagne d'été. L'on partait tôt matin. L'on croisait de ces hommes splendides, noir et blanc vêtus, et qui allaient vers les chapelles comme l'on va au paradis. Ou comme leurs pères étaient allés à Jérusalem : l'âme et la lippe heureuses. L'on croisait des bourgs entiers. Toute cette foule-là, gueulant, houspillant, les femmes sous l'aile des coiffes tenant l'homme en respect, loin des buvettes. Et les gosses ! Et les chevaux ! Mes Divines, c'est naïf, , mais ce n'était pas bête.

       L'on arrivait sous les chênes effarés, où, comme à La Palud, dans le cirque royal des grèves, alors c'était la messe. Et les bannières claquant et les Recteurs gueulant cantiques. Et tout le monde reprenant en chœur. Piaffaient les chevaux. Et déjà le vacarme de la fête foraine. Et les mendiants, gueux, culs-de-jatte, aveugles tendant sébille sous les porches. Et tout cette nature, avec le bruit des arbres et la rumeur de la mer. Et les saints touchés par toutes ces paysannes mains, et les fontaines aux vertus magiques où avec plus de ferveur qu'à Lourdes venaient boire l'eau des troupeaux de femmes. Quelle allégresse ! Quelle confiance ! O Celtes, pour qui la croyance est aussi naturelle que le vent, et qui, sans façons, aviez tenté d'instaurer la démocratie dans une église trop romaine en élisant vous-mêmes et vos pasteurs et vos saints. O Moyen Age heureux de mon pays ! Mais aujourd'hui les lampes dans les sanctuaires se sont éteintes et c'est tout juste si quelque vénérable chrétienne vient balayer les fientes des oiseaux sur le granit des autels. O trésor perdu ! O innocence perdue !

       Mes Divines, un jour viendra où la poésie vraie envahira encore les temples de Jésus-Christ. Ici, les guitares dans les sanctuaires Guaranis rythmeront la danse des croyants. Là, les harpes celtiques émouvront les grands peuples libertaires et romantiques de Bretagne, d'Irlande et de Galles. Et là-bas, c'est quelque gospel-song qui illustrera l'espérance des hommes. Chaque peuple a ses propres cordes vocales. Tous les chrétiens ne sont pas nés sur le Tibre. Il faudra qu'un jour se relâche l'étouffant carcan romain et que chaque nation exprime sa croyance dans sa musique et sa respiration.

       Mes filles vous fuirez la laideur en tout, y compris en matière liturgique. Vous ne pénétrerez pas dans ces sanctuaires navrants où l'ouvriérisme préside au rite pour le malheur de l’Église, c'est le Diable dans le bénitier. La beauté est signée de Dieu. Vous vous garderez de confondre l'humilité avec le mauvais goût comme le font tant de clercs aujourd'hui. Tant vaut le rite, tant vaut la foi. Les nouveaux cléricaux, les militants de la Sainte Défiguration, quand donc les chasserons-nous de nos cryptes ? On pourrait croire qu'une sorte de masochisme s'est emparé des chrétiens. On dissimule les tabernacles, on tamise la lumière, on met la lampe sous le boisseau. Dans le dédale des faubourgs, on cache les sanctuaires. Ah, si l'on pouvait les enterrer ! Il me semble que c'est déjà fait à Lourdes. Ne vous y trompez pas ; je ne défends point les affreuses églises du XIXe siècle, ces pièces montées pour une spiritualité de patronnesses et de chanoines ambitieux. Dieu nous préserve de ces monuments de l'horreur et de l'orgueil ecclésiastique. Mais mes filles, j'aimerais que dans nos cités, ces lieux de consolation et de joie que sont les églises chrétiennes, s'élèvent crânement, sans honte, et qu'elles soient belles à regarder et que leurs portes soient ouvertes au passant. une église fermée, c'est un cœur qui se refuse. Un temple, esthétiquement hideux, c'est un soleil éteint.

     Que je vous ramène encore dans mon pays. Vous irez prier dans ces chapelles de chez moi où la rectitude du granit vient caresser le doux calcaire du ciel. Elles sont innombrables, ces granges à Dieu, ces métairies du du Christ, enfouies dans la tendresse du gazon et la verdeur des chênaies. De quelle foi robuste, simple, joviale ne témoignent-elles pas ces paysannes dentellières sous leur coiffe d'ardoises ? Sanctuaires de Guimiliau et de Lampaul, d'Argol et de Locmelar. Jalons sur la route des cidres et des blés. Bornes royales et populaires pour la malle-poste des peines et des péchés. Gerbes mystiques pour des clans farouches et querelleurs qui avaient bien besoin de se faire pardonner les fredaines de la vie. Sur ces dalles, vous mettrez vos pas dans les miens et vous verrez comme il est doux d'y murmurer quelques paroles de grâce quand souffle dehors le grand vent du Finistère.

       Mes Divines, je ne veux pas que la confiance et la tendresse vous désertent. Plus tard, quand du fond de vos peines et de vos détresses, vous toucherez le froid squelette du monde, vous n'oublierez pas que ce même monde s'est vu offrir la laine fertile et miséricordieuse de l'Amour. Vous êtes ad vitam aeternam les invitées d'une fête. Vous n'échapperez pas à la fatalité de la douleur. La douleur est notre compagne et elle vous chérira plus que vous ne la désirez. Mais je vous dis que la fête existe, et que vous serez en ce pays où vous arriverez bien chacune, princesse espérée, princesse attendue. La vie à pleine bouche et l'espérance à pleine mains, c'est la morale et la foi que je vous enseigne. Mes Divines, de père en fils, d'arbre en arbre, de vague en vague et de siècle en siècle, l'amour travaille le monde, secrètement, mystérieusement.. Et son règne n'en fin pas d'arriver."

     

        In L'Inconnu me dévore ou "Lettres à mes filles sur l'amour de Dieu", Xavier GRALL (œuvre posthume), Calligrammes, 1984, pp. 29-33 ("Un cantique de ma joie" - VI).

     

    Loc-Envel Keriadenn

       Église Saint-Envel (XVIe siècle et XVIIIe siècle) de Loc-Envel (22), le 21 août 2009.

     

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