• CHATEAU DE TINTAGEL

     CONCEPTUALISER LA PASSERELLE

       "Le 3 décembre English Heritage à communiquer (sic) les propositions des finalistes qui ont participé à la compétition de design du pont pour le château de Tintagel. NEY & PARTNERS avec William MATTHEWS est un des bureaux participant (sic).

       Leur passerelle est basée sur un concept simple : recréer le lien qui autrefois existait et combler le vide actuel. Au lieu d'ajouter un troisième élément s’étendant d’un côté à l’autre, ils proposent deux porte-à-faux indépendants qui se rejoignent et se touchent, presque, au milieu. De par l'absence de matière à mi-portée, l’ouvrage met en exergue le vide. La structure, de 4,5 m de hauteur au droit de la paroi rocheuse, s'amincit jusqu'à à 170mm au centre où un joint matérialise un passage clair entre la terre ferme et la presqu’ile. Le passage étroit entre les deux moitiés représente donc la transition entre la terre ferme et la presqu'île, ici et maintenant, le présent et le passé, le connu et l'inconnu, réalité et légende ; tout ce qui fait de (sic) Tintagel particulier et fascinant."

       Source :

    http://www.lejournaldelarchitecte.fr/international/nouvelles/2568-le-chateau-de-tintagel

     

     

      Source : http://www.lemoniteur.fr/article/en-cornouailles-deux-bataillons-francais-tentent-de-prendre-d-assaut-le-chateau-de-tintagel-29807712

     

       Il se trouve que je suis allée à Tintagel, et que je lis des chapitres d'un livre consacré aux prophéties de MERLIN en ce moment (Jean-Pierre LE MAT). Il se trouve aussi que j'ai écouté Francis COUSIN se hérisser du "dévoiement" du regard contemporain, selon lui, par l'exemple du viaduc de Millau en France (on admire l’œuvre de génie civil au lieu du site). Il se trouve que ma visite du château date de plus de deux décennies maintenant et que je m'en souviens un peu, que je lis autrement la critique architecturale aujourd'hui et que je cherche la mienne.

       Tout ça pour dire ?

      Que la passerelle choisie par l'article m'a plue d'emblée mais que je suis dérangée (encore une fois !). D'abord par l'argumentaire de l'équipe de conception : il me rappelle le moment où s'est généralisée la notion de concept dans la profession architecturale, se substituant avec un peu de décalage temporel à celle de parti, se gargarisant de sa nouveauté à l'époque, inamovible et entendue depuis, et il y a sûrement à dire à ce propos. Puis, et chaque ré-observation aggravant l'appréciation, mon accord avec ce projet, tellement au goût du jour, s'évapore, comme ses lignes, et davantage en lisant le commentaire qui l'accompagne. Alors des questions et des remarques se posent.

      -  Construire a-t-il toujours nécessité d'élaborer un discours ? L'exemple de la Maison des hommes, en Papouasie, affirme l'existence d'une foi, d'une croyance collective qui peut exclure l'obligation de justification supplémentaire, l'énoncé d'une explication. Le geste de bâtir y serait unique et intègre, chaque acteur sachant pourquoi il fait ce bâtiment et pas un autre. Il y aurait discours, mais préalable et/ou intégré, incorporé en chacun. Que des paroles aient été émises à l'occasion de la construction en société dite primitive reste cependant probable : ajoutaient-elles des informations ? Non seulement le discours n'est pas le même que celui que nous examinons principalement donc, mais je doute que les constructeurs de Papouasie aient imaginé ou aient trié parmi plusieurs projets le bâtiment définitif (pas de commande, pas de concours, il va de soi). Tâtonnements fertiles ou reproduction d'un modèle, ou encore les deux en symbiose évolutive, durent présider à l'entreprise, dont quelque chose me dit que le résultat émerveillait chacun et/ou l'enorgueillissait.

       - Dès lors qu'il se prononce, ce discours "conceptuel", ne commet-il pas l'imprudence de réduire le projet ou la construction effective ? (mais aussi contradictoirement de le travestir et de le magnifier abusivement ?)

       Nous sommes une fois encore dans les strates démultipliables du discours sur le discours, etc...

       Et celui de l'équipe belge des porte-faux n'a peur de rien, puisque l'abyme-abîme est bien présent.

       Plus nous écrivons, plus le projet nous gêne...

      Contemporain, il est. On nous apprend qu'il remplace un ancien passage piétonnier construit, - ni daté, ni décrit dans l'article : le haut des falaises a été relié à un moment de l'histoire du château. English Heritage en a vraisemblablement des traces. Les archéologues ont-ils pu le restituer dans sa forme ? Ce n'est manifestement pas une copie de ce qui a pu exister qui est recherchée aujourd'hui. Au contraire.

       Chaque concurrent a produit un ouvrage visant l'effacement ou la discrétion. Le ou les ponts du passé devaient être massifs, costauds, d'une structure en bois très charpentée, alors que les équipes en lice ont toutes produit un dessin ultra-light, leur différence s'échelonnant sur la nature et l'emplacement des points porteurs à minimiser (compression, porte-à-faux, traction, tension sollicités aux limites de leur matérialité).

       S'effacer, rester modeste devant l'intensité du lieu naturel et historique, plaire tout de même et au combien, puisqu'un concours et une notoriété sont en jeu, qu'il y a commande suspensive, se laisser aussi aller au fantastique, à la prouesse mentale puis technique, à l'énormité du legs, à une économie de matière et de coût probablement. Et nos concurrents de proposer des lignes épurées, un ayant l'audace de planter des piliers, mais deux seulement, les moins monumentaux possible (MARKS BARFIELD architectes). Un projet de viser le comble de l'inexistence (NIALL MCLAUGHIN) ; celui choisi par le journal, de miser sur une sur-interprétation du pont (en général), et celui de Tintagel le mythique en devenant surchargé (ou comment passer du light au lourd ?) : le passage, avec moment clé, seuil de basculement, formalisé par le point de contact des deux bras des porte-à-faux, tout juste en contact, au milieu exactement.

       Avez-vous envie de le traverser, ce dernier pont ?

      Qui est allé à Tintagel sait que ce n'est pas un lieu de tout repos. Sans parler des jours de vent et de tempête.

       La passerelle actuelle de visite se situe au creux du vide entre la presqu'île et la terre ferme. On l'emprunte au plus court, après avoir descendu la falaise par un escalier plutôt abrupt (non dénué de sauvagerie ! que l'on voit sur la photo ci-dessus), ou en faisant un détour par la plage (mythique). Attention à la dégringolade ! Non, sains et saufs, et nombreux, et courageux (il fait beau) :

       Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ch%C3%A2teau_de_Tintagel

        L'accès par la plage :

       Source :

    http://ladymiche.eklablog.com/685-vers-les-ruines-du-chateau-de-tintagel-en-cornouailles-anglaises-a58857087

       Des lieux classiquement aménagés, praticables... à l'ancienne. Avec leur part de reposant. Mais il faut un moment ou l'autre descendre et monter, redescendre et remonter...

       Tout cela pour connaître Tintagel, de près et d'effort physique intense. Le relief, les éléments vécus dans sa chair, les formes telluriques rétives embrassées, celles utilisées pendant des siècles, en des périodes plutôt tumultueuses, comme si recherchées des siècles après (on peut prétendre en effet que les visiteurs ont la curiosité du site légendaire et célèbre, mais qu'autre chose les pousse à s'y mouvoir si ardument).

       Source : http://images.google.fr/imgres?imgurl=http%3A%2F%2Fwww.laharpe.info%2Fwp-content%2Fuploads%2Fimages%2Ftintagel%2F070-IMG_5296.JPG&imgrefurl=http%3A%2F%2Fwww.laharpe.info%2F%3Fp%3D7&h=562&w=750&tbnid=Wwsdc5qTuN1lNM%3A&docid=zK3Q0sbwlvVNeM&ei=VTt0Vu6NBoGFa9HYgogE&tbm=isch&iact=rc&uact=3&dur=254&page=1&start=0&ndsp=16&ved=0ahUKEwiujN3y8OXJAhWBwhoKHVGsAEEQrQMIODAJ

     

       Alors, ces projets... dont celui de la passerelle Rubicon qui doit nous faire savoir son identité de franchissement à renfort de mots limites et de vides portants ?

       Le Journal Le Moniteur explique que English Heritage a souhaité un accès public facilité, une ligne directe, de point haut à point haut, sans doute accessible aux personnes à mobilité réduite. Une sorte d'adoucissement du site aussi, par l'image (réputation, design). Extrait : "Pour passer de l’un à l’autre et enjamber un véritable gouffre, il n’existe à ce jour qu’un pont de bois. Il s’agit donc de le remplacer par une passerelle plus ambitieuse, en termes de capacité mais aussi de dessin architectural."

      Fini la vision rapprochée des lieux par leurs faces et leurs fenêtres, fini les rochers, leur rupture, leurs halos de vide par leurs flancs. Fini les chemins contournés et physiques. Une passerelle. Un trait en surplomb. Un panorama à double sens unique... Un panoptique et des jambes de visiteur uni-directionnelles.

       Peut-être réside-t-il là mon dérangement et mon détournement progressif mais certain. Devant la perte d'une relation humaine au site, relation certes difficile et fatigante, engloutie pour un artefact de raccourci et de spectacle. Qui sera "grandiose", "émouvant", "mémorable", mais distant et très dirigé, et assez pauvre en expériences personnelles (en qualité sauf superlative, comme en nombre).

       Et nos architectes et ingénieurs de travailler à dissimuler la perte ? Le concept en jambe de bois, que dis-je en matériau composite imprimé 3d, bientôt articulé ! sur l'être amputé ? J'y vais fort, mais l'aboutissement coïncide... Une passerelle exista. Mais pour des êtres de corps actifs et de confrontation permanente et d'emprise au réel, seigneurs et maîtres concernés à moindre degré sans doute. Plus encore que de dessiner un lien difficile à bâtir entre deux aplombs, les concepteurs ont impérativement non seulement à manier la distinction en remodelant les forces inhérentes à tout pont en des scénarios distordus, mais encore à sublimer celle-ci en quelques définitions bien senties voire surenchérir en discours enflammé (derrière une sobriété de bon aloi) : le concept est là, à tiroirs ou simple, éminent et docte.

       Leur travail pourra être excellent, leur service admirable, leur dévouement sincère (parfois teinté de désir de reconnaissance ou de narcissisme flagrant, du besoin de restaurer la trésorerie ), le projet aura besogné dans une catégorie singulière : le grand remplacement, probablement au service de la société du spectacle...

     

      Je ne pensais arriver là, et j'ai peut-être tout faux. Que l'architecture me pardonne : art proprement humain, humain qui nous émerveille de sa créativité et de sa souplesse. Je crains tout de même que Tintagel voit son droit d'entrée modifié (à la hausse / de vouloir accueillir plus de visiteurs !*), comme au Mont-Saint-Michel, bien de chez nous, et suivant la même évolution, dirait-on. Une petite visite, véritablement dans le persifflage ou le simple "soufflement" suivra-t-elle ?

      * La commande de la passerelle veut faciliter l'accès à tous / Le grand nombre de personnes qui pourra y accéder devra-t-il s'acquitter d'un billet d'entrée qui n'est pas toujours à la portée de tous ... Toutes ces formules ... Tintagel POUR TOUS ... High-tech pour tous, BIM pour tous... Grand remplacement et grand retournement (ou écrasement) ?

     

       Source : https://www.dayvisits.co.uk/events/tintagel-castle-english-heritage-king-arthurs-tales

     

          # Roi ARTHUR en plus ? (au 29-10-2017) : http://decouvertes-archeologiques.blogspot.fr/2016/08/des-vestiges-royaux-decouverts-tintagel.html

       # Au 08-05-2019, la passerelle en voie de ressembler à ses images de concours fait l'objet d'une vidéo promotionnelle avant ouverture au public en juin : https://www.youtube.com/watch?time_continue=156&v=WCI7iSe4M5I  & https://www.lejournaldelarchitecte.fr/4206-combler-le-vide.html

     

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