• Co-machines / ANDERS - 1988

      Nous sommes des fils d'EICHMANN (1964-1985)

    Co-machines / ANDERS - 1988

       Photomontage, avec un portrait de Günter ANDERS. Source : http://www.guenther-anders-gesellschaft.org/downloads-links/

       http://www.guenther-anders-gesellschaft.org/

     

       "Ainsi va notre monde. Et comme il ne nous est pas loisible, à nous ses habitants, de nous cacher dans une chambre dérobée de l'histoire, ou de nous esquiver dans une époque utopique, pré-technicienne, cela signifie évidemment que, si nous nous abandonnons à cette évolution, nous y perdons nécessairement notre spécificité humaine ; et cela dans la mesure exacte où le caractère machinique de notre monde s'accroît.

       Alors, il ne sera plus possible de retarder le jour où doit s'accomplir le royaume millénariste du totalitarisme technique. A partir de ce jour-là, nous n'aurons plus d'autres existence que celle de pièces mécaniques ou de matériaux nécessaires à la machine : en tant qu'être humains, nous serons alors liquidés. Quant au destin de ceux qui opposeront une résistance à leur co-machinisation, deviner ce qui les attend, après Auschwitz, n'est pas bien difficile. Ces humains seront liquidés non seulement en tant qu'humains, mais bien physiquement. (Ou alors, ne devrions-nous pas dire à l'inverse qu'eux justement seront liquidés, "en tant qu'humains" ? Car ces humains verront venir leur fin justement parce qu'ils auront tenté de continuer de vivre "en tant qu'humains" ?)

       La ressemblance entre cet empire technico-totalitaire qui nous menace et le monstrueux empire d'hier est évidente. Naturellement, il y a une totalité provocatrice, car nous avons pris la douce habitude de considérer l'empire qui est derrière nous, le "troisième" Reich, comme quelque chose d'unique, d'erratique, d'atypique pour notre époque ou notre monde occidental. Mais, naturellement, cet usage n'a pas valeur d'argument, une telle opinion n'est qu'une manière de détourner les yeux. Étant donné que la technique est notre enfant, il serai aussi lâche que stupide de parler de malédiction venue un jour fortuitement s'égarer dans notre maison par une porte dérobée. C'est notre malédiction. Étant donné que l'empire de la machine accumule, que le monde de demain s'étendra au globe entier et que ses performances dans la travail sera sans lacunes, en vérité la malédiction se trouve encore devant nous. Ce qui veut dire que nous devons nous attendre à ce que l'épouvante de l'empire à venir rejette largement dans l'ombre celle de l'empire d'hier. Indubitablement : quand un jour nos fils ou nos petits-enfants, fiers de la perfection de leur co-machinisation, porteront leur regard vers celui d'hier, le "troisième", des hauteurs éthérées de leur empire millénariste, certainement ils n'y verront alors qu'une simple scène provinciale, expérimentale, - étant donné que, malgré son énorme effort pour représenter "demain le monde entier", et malgré la cynique extermination de l'inutilisable à laquelle il s'est livré, il n'a justement pas pu se maintenir. Et dans ce qui s'est déroulé sur cette scène, ils ne verront sûrement qu'une simple répétition générale du totalitarisme, enjolivée d'une idéologie inepte, que l'histoire mondiale s'était risquée à jouer prématurément.

       Naturellement, nous n'en sommes pas encore là. Il serait encore trop tôt pour affirmer que l'on nous force déjà aujourd'hui, de bout en bout, à endosser le rôle de pièces mécaniques, de matière première ou de déchet virtuel ; ou que l'on nous oblige à ne plus voir nos semblables que dans ces rôles, et à ne les traiter que comme les supports desdits rôles ; ou que l'on méprise comme des riens ceux qui opposent une résistance, ou qu'on les anéantisse. Qui vivra verra, nous n'en sommes pas encore au dernier soir. Mais que nous dérivions vers ce "soir"-là, ou plus exactement vers l'aube du totalitarisme machinique, que nous nous trouvions aujourd'hui dans son champ de gravitation ; que ces énoncés sur demain deviennent plus vrais de jour en jour - voilà une réalité qu'il est déjà trop tard de contester. Les "tendances" sont aussi des faits. Un seul exemple suffit à le prouver.

       Celui de l'actuel armement atomique. Que signifie-t-il ?

       Que des millions d'entre nous sont employés, comme le chose la plus naturelle, à co-préparer la possible liquidation de populations, peut-être même toute l'humanité, et aussi à la co-réaliser "en cas de conflit" ; et que ces millions de gens acceptent et remplissent ces "job" avec autant de naturel qu'ils leur ont été proposés ou distribués. La situation actuelle ressemble donc, de la plus épouvantable manière, à celle d'antan. Ce qui s'était appliqué à l'époque, à savoir que les employés remplissaient leurs fonctions de manière consciencieuse,

       - parce qu'ils ne voyaient plus rien d'autre en eux-mêmes que les pièces d'une machine ;

       - parce qu'ils prenaient à tort l'existence et le bon fonctionnement de celle-ci pour sa justification ;

       - parce qu'ils demeuraient les "détenus" de leurs missions spéciales et restaient donc séparés du résultat final par une quantité de murs ;

       - parce que, en raison de ses énormes dimensions, ils étaient rendus incapables de se le représenter ; et en raison de la médiateté de leur travail, incapables de percevoir les masses d'être humains à la liquidation desquels ils contribuaient ;

       - ou bien parce que, comme votre père, ils exploitaient cette incapacité,

       tout cela donc s'applique encore aujourd'hui. Et s'applique même aujourd'hui aussi - ce qui rend tout à fait étroite la ressemblance entre la situation actuelle et celle d'alors -, que ceux qui se refusent à une telle participation, ou qui la déconseillent à autrui, deviennent déjà suspects de haute trahison.

       Tout cela vaut donc pour aujourd'hui aussi, peu importe que ce soit encore, ou à nouveau déjà."

     

       In Nous, fils d'Eichmann. Lettre ouverte à Klaus Eichmann, Günther ANDERS (1988), Payot, Rivage poche / Petite bibliothèque), pp. 99-103.

     

    Co-machines / ANDERS - 1988

       Portrait de Günther ANDERS. Ajout du 14-07-2016, ainsi que la précédente. Source : http://www.guenther-anders-gesellschaft.org/bibliographie/

       Nous, fils d'Eichmann a été rédigé en deux temps et sous la forme d'une lettre ouverte au fils du célèbre "homme de bureau" nazi : 1964 et 1988.

     

       # Notes au 12-02-2016 :

       - Un livre ESSENTIEL, BREF et MAGISTRAL. Sa lecture ne nous quitte plus. Elle fut immédiatement cauchemardée en une marche d'architectes zélés, au diapason de l'histoire (et de l'actualité).

      - L'importance de la technique comme moteur vital chez l'humain est au centre de la pensée de Günter Anders, et semble corroborée par les analyses des paléo-anthropologues actuels. Juif allemand de formation philosophique - auprès de Martin HEIDEGGER notamment, marié un temps à Hannah ARENDT (tous deux passés en France pendant la guerre), bientôt exilé aux États-Unis, il s'est heurté à l'horreur la plus massive de nos sociétés modernes (Shoah, bombe atomique) et y a attaché sa volonté de comprendre, concluant à un dépassement (avec obsolescence consécutive) qui constituerait l'homme moderne, tant dans des élans et réalisations que sa capacité à se représenter le réel, aidé en cela (englouti) par les systèmes de communications (critique fondamentale de la TV) et de production en place.

       - Anecdotique ? Noyant le poisson ? Ce matin, un livre relayé par le site Pierre BOURDIEU, un hommage, reprend le thème de la destruction humaine, sous la forme exterminatrice totale du génocide. Des conditions particulières rendraient possibles les hommes de mains... autres que l'homme ordinaire, emporté par une machine sociale...

     

       Diviser pour tuer. Les Régimes génocidaires et leurs hommes de main, Abram de SWAAN, trad. du néerlandais par Bertrand ABRAHAM, Seuil Liber, 2016.

      Source :

    http://pierrebourdieuunhommage.blogspot.fr/2016/02/ecouter-abram-de-swaan-diviser-pour.html?utm_source=feedburner&utm_medium=email&utm_campaign=Feed:+PierreBourdieuUnHommage+%28Pierre+Bourdieu+un+hommage%29

       COPIE INTÉGRALE de la présentation de l'éditeur :

       "Les études portant sur les génocides sont restées enfermées dans un système d’oppositions étroit : les massacres de masse sont-ils le point culminant de la "modernité" ou même de la "démocratie", ou au contraire la manifestation d’un "effondrement de la civilisation" et d’un "retour à la barbarie" ? Ceux qui les ont perpétrés sont-ils des hommes "ordinaires" ou bien des "psychopathes" ? Et la Shoah représente-t-elle une singularité historique ou peut-elle être comparée à d’autres entreprises génocidaires ?

       À travers l’analyse d'une vingtaine d’épisodes d’extermination du XXe siècle, ce livre entend dépasser ces approches pour comprendre à quelles conditions la frénésie meurtrière qu’ils manifestent peut éclater et comment des individus se révèlent disposés à y prendre part.

       À leur sujet s’est développée une conception singulière : ceux qui, des semaines, des mois, voire des années durant ont massacré leurs semblables, sans scrupules, sans pitié, parfois avec entrain et, après coup, sans remords seraient des "hommes ordinaires" obéissant simplement aux ordres ou à l’idéologie du temps. En somme : "Vous et moi, dans les mêmes circonstances, aurions fait la même chose." Interrogeant le déroulement des faits et les témoignages, souvent négligés ou pris au pied de la lettre, des protagonistes, Abram de Swaan ébranle ici radicalement la thèse de la "banalité du mal".  

     

       Sociologue, professeur émérite à l’Université d’Amsterdam, Abram de SWAAN est l’auteur de nombreux travaux, largement traduits à travers le monde, parmi lesquels Sous l’aile protectrice de l’État (PUF, 1995), Human Societies (2001) et Words of the World (2001)."

     

       # Notes du 14-07-2016 :

       - Voir aussi, sur le pacifisme et la résistance ("La raison ne suffit pas"... Ben oui, intéressant tout de même, lors de la sortie du livre chez Fario, La Violence oui ou non) : https://www.youtube.com/watch?v=nTtc5lu3bsE

      Et pour mémoire : http://www.lesamisdenemesis.com/?p=86 & http://www.lesamisdenemesis.com/?p=84

       Jean-Claude BAUDET, auteur du site Les amis de Némésis est en relation avec Cléments HOMS et la Critique de la valeur (http://www.lesamisdenemesis.com/?p=1508).

       - Homonyme ou même (l'absence de Günther ANDERS dans ses références prêchent pour la simple homonymie, particulièrement curieuse, d'autant que notre dernier homme est spécialiste des haricots et que nous "creusons" les protéines en ce moment), Jean-Claude BAUDET en définitions - technique et technologie par exemple - : http://jeanbaudet.over-blog.com/tag/technique/

       - Homonymie et clin d’œil crispouille : http://www.industrie-techno.com/jean-claude-baudet.20497

       - Enfin, Jean-Pierre VOYER, le retour (car nous avons fréquenté son blog un certain temps !) et pas des moindres. DEBORD (Guy) et Baudet dans la pirogue : http://leuven.pagesperso-orange.fr/Baudet.htm & http://leuven.pagesperso-orange.fr/3378.htm#anders

       Mais aussi : http://leuven.pagesperso-orange.fr/Manach.htm

       (Et Robert MUSIL embarqué !) [Je n'ai pas lu Debord, j'ai lu Annie LE BRUN, un peu ANDERS - pas le plus cité qui serait mal traduit (?) et j'aime bien écouter Francis COUSIN : ah, les joutes intellectuelles !]

     

       # Grâce à Master T en commentaire du Lupus, le 23-10-2016 (pour notre lecture), Stalker donne voix analytique à Nous, fils d'Eichmann. De notre dépassement, des limites de notre capacité de représentation (déjà bien vu par Annie Le Brun) : http://www.juanasensio.com/archive/2013/04/24/nous-fils-d-eichmann-de-gunther-anders.html

     

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