• De la destruction 01 / SEBALD (1999) - 2004

     comme élément de l'histoire naturelle.

      "L'élimination comme procédé est le réflexe de défense de tout expert."

       Stanilas LEM, La dimension imaginaire. (épigraphe du livre de W. G. SEBALD)

    Après l'opération Gomorrhe

       Une vue d'un quartier d'Hambourg après l'opération "Gomorrhe", été 1943.

       Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Op%C3%A9ration_Gomorrhe

     

       Un regard un peu attentif conclut vite aujourd'hui du rôle hyper-déterminant que l'Allemagne tient dans l'Union européenne. Pays voisin de la France. Pays concurrent ? Ennemi ancestral ? Profond ? Puissance industrielle de longue date, cachée par l'ombre du Royaume-Uni auquel on attribue généralement le boom économique, la fusée des temps nouveaux, elle serait peut-être, non seulement à mieux connaître (toujours ! d'autant que les préjugés sont tenaces et grossiers à son propos et nous n'avons pas hésité à labourer vilement le terrain en utilisant l'appellation "boche" en jeu de mot récent) mais surtout l'une des grandes rivales historiques des États-Unis d'Amérique (de la fin du XVIIIe siècle à la période hitlérienne - cette dernière considérée comme définitivement "pathologique", si nous reprenons une thèse et un mot de Philippe GRASSET, et qui sait, aujourd'hui encore, sous une forme vassalisée...), le pays particulièrement concurrent en termes techniques, économiques et politiques conséquemment, l'obstacle concret à une suprématie impérialiste, tendancielle pour le moins.

       L'intervention des États-Unis en Europe lors des deux guerres mondiales du XXe siècle sont communément mal connues ou simplifiées, et si nous avouons sans problème notre ignorance historiographique, la participation répétée de la grande puissance d'outre-atlantique, plus ou moins rapide et intense aux conflits européens expose, en plus d'une réaction aux dangers nazi et communiste en 39-45, la question des intérêts que celle-ci souhaitait défendre voire "optimiser". Le champ monétaire, l'endettement et l'emprise internationale du dollar sont pointés ici et là, et méritent soupçon au vu de la situation financière du monde contemporain... venue de quelque part.

       W. G. SEBALD, auteur allemand parti s'installer en Angleterre en 1966, décédé là en 2001, a écrit en 1999 un livre intitulé De la destruction comme élément de l'histoire naturelle centré sur les bombardements aériens qu'a subi son pays (d'origine) à la fin de la deuxième guerre mondiale.

      Outre l'intérêt majeur pour nous qu'il y a à prendre en main ce qui est mis de côté - nous semble-t-il, même en France (les destructions de 39-45 sont possiblement vues ici comme un mal nécessaire, des dommages inévitables ou plus directement, une pure nécessité de guerre, tandis que les reconstructions sont mises en avant - même si architecturalement, pour ne prendre que cet aspect, elles posent généralement problème aux citadins eux-mêmes, la mémoire et la possibilité de comparer se perdant toutefois avec le décès des habitants "ante-diluviens"), l'écrivain décrit une réalité abominable, qui, si elle fait suite en Tsukeshoin à un arrêt noir sur les camps nazis (et toute concentration humaine organisée par un État ou un groupe social, en proie à la coercition, l'exploitation extrêmes - dont l'expérimentation, médicale par exemple et la tuerie), fait et fera continuer sur les apories de la sagesse et de la vie (de la mort et du sacrifice), a parachevé d'autres évènements horrifiques et doit faire parler du fond de l'obscurité ou de la volonté d'oubli. Que ceux qui se hérissent du risque de concurrence des victimes calment leurs ardeurs. Des faits sont là, incomparables autant que déjà-vus qu'il nous importe de rapporter un peu, derrière W. G. SEBALD, dont nous avons beaucoup aimé certains des livres parus en français dans les années 2000, avec leur ancrage à hauteur terriblement humaine et les itinéraires de personnes aussi insensés que bouleversants qui y sont relatés (Austerlitz, Les Émigrants).

       D'autres documents seraient à lire (ou regarder) pour prétendre parler savamment (ce qui n'est pas notre cas), comme ce livre récent de Randall HANSEN, Foudre et dévastation - Les bombardements alliés sur l’Allemagne 1942 - 1945, Presses universitaires de Laval (Canada), 2012, l'importance accordée à Albert SPEER affectant particulièrement notre attention (puisqu'il fut, entre autres fonctions notables au sein du IIIe Reich, architecte).

       Une critique : http://clio-cr.clionautes.org/randall-hansen-foudre-et-devastation-les-bombardements-allies-sur-l-allemagne-1942-1945-presses-universitaires-de-laval-quebec-2012.html

       Sur un autre livre Bombarder l’Allemagne. L’offensive alliée sur les villes pendant la Deuxième Guerre mondiale, par Pierre-Etienne BOURNEUF, PUF, Graduate Institute Publications, 342 p. : http://www.unige.ch/communication/Campus/campus117/recherche2.html

      Des bombardements internationaux en 1939-45 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bombardements_strat%C3%A9giques_durant_la_Seconde_Guerre_mondiale

       Le film de Roberto ROSSELLINI, Allemagne année zéro (1948) : http://www.iletaitunefoislecinema.com/chronique/4108/allemagne-annee-zero-germania-anno-zeroroberto-rossellini-1948

     

       EXTRAITS d'un livre possiblement important pour chacun (!) avec pour commencer, quelques phrases de l'Avant-propos s'exprimant sur des lettres reçues à la suite de conférences de W. G. SEBALD à Zurich en 1997, conférences dont le propos sont le socle du livre et qui s'intitulaient Guerre aérienne et littérature.

    Avant-propos

        Extrait de l'Avant-propos de l'édition française (Actes sud), traduction Patrick CHARBONNEAU, pp. 10-11.

     

       "Il est difficile aujourd'hui de s'imaginer concrètement à quel point les villes allemandes ont été ravagées pendant les dernières années de la Seconde Guerre mondiale, et plus difficile encore de se remémorer l'horreur allant de pair avec ces dévastations. il se dégage des Strategic Bombing Surveys des Alliés, des enquêtes de l'Office fédéral de statistique ou d'autres sources officielles que la Royal Air Force, à elle seule, a largué au cours de quatre cent mille vols un million de tonnes de bombes sur le territoire ennemi ; que sur les cent trente et une ville attaquées, une seule fois pour les unes, à de multiples reprises pour les autres, nombreuses sont celles qui ont été presque entièrement rasées de la carte ; que les bombardements ont fait en Allemagne près de six cent mille victimes civiles ; que trois millions et demi de logements ont été détruits ; qu'à la fin de la guerre sept millions et demi de personnes étaient sans abri ; qu'il y avait 31,4 mètres cubes de décombres par habitant à Cologne et 42,8 à Dresde. Mais nous ignorons ce que tout cela a signifié en réalité. Cette entreprise d'anéantissement jusqu'alors inédite dans l'histoire n'est passée dans les annales de la nation en voie de reconstruction que sous la forme de vagues généralités ; elle ne semble guère avoir laissé de séquelles dans la conscience collective ; elle est restée dans une large mesure exclue des relations qu'ont pu faire rétrospectivement de leur propre expérience les personnes concernées ; elle n'a jamais joué un rôle notable dans les débats concernant l'organisation interne de notre pays ; elle n'est jamais devenue, comme Alexandre KLUGE le notera plus tard, objet de consensus, ce qui est paradoxal si l'on songe à la multitude de gens exposés jour après jour, mois après mois, année après année, à ces raids aériens ; si l'on songe aussi à la durée pendant laquelle ils ont eu à en subir, longtemps encore après la guerre, les conséquences effectives, dont on aurait attendu qu'elles étouffent en eux tout faculté de prendre la vie comme elle vient. En dépit de l'énergie littéralement incroyable déployée aussitôt après chaque attaque pour rétablir des conditions de vie sommaires, il y avait toujours, après 1950, dans des villes comme Pforzheim, qui en un seul raid aérien perdit dans la nuit du 23 février 1945 près d'un tiers de ses soixante mille habitants, des croix de bois sur les monticules de décombres ; et nul doute que flottaient dans les villes allemandes de l'immédiat après-guerre les mêmes odeurs fétides que celles qui s'échappaient des caves béantes de Varsovie, selon ce que Janet FLANNER relate en mai 1947 (3). Mais apparemment ces miasmes n'ont pas atteint l'odorat des survivants restés sur les lieux de la catastrophe. (...) La destruction totale n'apparaît donc pas comme l'issue effroyable d'une aberration collective mais comme la première étape de la reconstruction réussie. (...)

       (3) Hans Magnus ENZENSBERGER (éd.), L'Europe en ruines, trad. Bernard KREISS, Solin / Actes Sud, Arles, 1995, p. 296.

       In De la destruction comme élément de l'histoire naturelle (1999), W. G. SEBALD, trad. Philippe CHARBONNEAU, Actes sud, 2002, pp. 15-18 (premières pages du chapitre 1).

     

       Sur Hambourg et l'opération Gomorrhe :

    01 HAMBOURG

    De la destruction 01 / SEBALD (1999) - 2004

    De la destruction 01 / SEBALD (1999) - 2004

        Extrait du chapitre 1 de l'édition française, dernières pages : 36-41.

        (34) Hans Erich NOSSACK, "L'effondrement", in Interview avec la mort, trad. Denise NAVILLE, Gallimard, Paris, 1950, p. 238.

         (35) & (36) Friedrich RECK, Tagebuch eines Verzweifelten (Journal d'un désespéré), Francfort-sur-le-Main, 1994, p. 216 & 221.

        (37) & (38) Cité d'après ENZENSBERGER, op. cit., p. 253 & p.101..

         (39) "Ma première vision de Cologne exigeait une relation plus éloquente que tout ce que j'aurais pu écrire." Solly ZUCKERMAN, From Apes to Warlords, Londres, 1978, p. 322.)

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