• DU "GÉNIE du PAGANISME", AUGÉ (1982)

     SALUTAIRE EXAMEN (avec COMPARATIF)

    GÉNIE du PAGANISME d'AUGÉ / deux CR

       "Hélios avait un char tiré par 4 chevaux qui ne respiraient que le "feu de l'impatience". Au petit matin, il monte dedans, s'élance dans le ciel et entame sa route quand Aurore lui ouvre les portes du Jour. Le soir il descend, range son char et goûte un repos bien mérité de même que ses chevaux, afin de recommencer le lendemain avec un nouvelle ardeur !" Source : https://conception-univers-grec.jimdo.com/l-univers-des-grecs/le-ciel/h%C3%A9lios-dieu-soleil/

     

       Marc AUGÉ, ethnologue français, né en 1935, a publié en 1982 Génie du paganisme (Gallimard).

       Non lu, deux commentateurs nous permettent d'entrer dans l'exposé de cet auteur [connu en architecture pour son ouvrage Non-lieux (Seuil, 1992) consacré à tous ces espaces "anonymes" de la modernité la plus actuelle ("sur-modernité") - à la pensée conceptuelle réduite ou inexistante, non sans raison -], et d'en voir la richesse et l'intérêt majeurs (sortir le paganisme de sa vision habituelle, ou marquée par le christianisme, ou versée dans le bricolage au pire, la passion ou l'investissement parcellaire au mieux, nous semble-t-il).

       "Le "génie du paganisme" est à l'opposé de tous les présupposés du monothéisme, notamment chrétien ; ses élaborations conceptuelles et symboliques répondent cependant à des questions qui sont les nôtres. Car les questions sont universelles, non les réponses.
       De son expérience de terrain en Afrique, Marc Augé conclut qu'il n'y a jamais, pour l'ethnologue, d'altérité radicale : prendre au sérieux ce que disent les autres, c'est non pas y adhérer, mais s'en inspirer pour s'interroger en retour sur le lieu d'où l'on vient.
       Ainsi, pour l'ethnologue, le monde grec ancien et le monde africain traditionnel ont plus d'un point en commun et aujourd'hui encore notre vie quotidienne spontanée obéit largement à des logiques païennes qui imprègnent la littérature, la création artistique et philosophique occidentales. Alors qu'il est de bon ton de mettre au jour ses racines faute d'imaginer un avenir commun, le "génie du paganisme" rappelle une évidence : nos racines sont multiples et notre avenir ouvert." 

       Source : http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Bibliotheque-des-Sciences-humaines/Genie-du-paganisme

     

    GÉNIE du PAGANISME d'AUGÉ / deux CR

       Source : http://www.unesco.org/culture/museum-for-dialogue/item/fr/106/bas-relief-representant-le-dieu-helios

     

       # Compte-rendu de Daniel DUBUISSON :

       Daniel DUBUISSON, in Revue de l'histoire des religions, tome 201, n° 2, 1984, pp. 183-186. Sources : http://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1984_num_201_2_4324 ou http://www.persee.fr/docAsPDF/rhr_0035-1423_1984_num_201_2_4324.pdf

     

       EXTRAIT SURLIGNÉ :

      "(...)

       Première étape, donc, la définition de la religion. Ayant montré qu'elle ne se confond ni avec la magie ni avec l'idéologie et qu'elle déborde la vision trop exclusivement trop sociologique de DURKEIM, l'auteur, bien qu'ethnologue et habitué par conséquent à étudier des groupes, en découvre le ressort profond dans le fait qu'il y a "dans toute religion une idée ou une définition, serait-elle négative de l'individu... La repérer la circonscrire, c'est en même temps essayer de percevoir comment un individu, toujours socialisé par définition, se trouve pris dans un système religieux d'interprétation qui, parlant à la fois de lui et des autres, lui impose des modèles d'interprétation des événements fondamentaux de son existence, de la naissance à la mort." (p. 49)

       En d'autres termes, qui pourraient être ceux de la sémiotique, la religion lui apparaît comme la grille la plus complète et la plus performante, celle qui est susceptible de rendre compte de tous les aspects d'un destin individuel.

       Or cette définition de la religion est essentielle à l'auteur, puisque c'est sur elle qu'il fonde son opposition entre paganisme et christianisme. Leur "vraie différence" passe en effet "par des représentations différentes de la vie, de l'homme et, plus précisément de l'individu". Cette opposition, présentée dès l'introduction (p. 14), repose sur trois affirmations qui peuvent être ainsi résumées : le paganisme n'est jamais dualiste, il ne reconnaît pas l'autonomie d'une morale transcendante et, enfin, il n'introduit pas de rupture brutale entre le biologique et le social.

       On peut se demander, comme nous y invite d'ailleurs l'auteur (p. 201-202), si ces trois caractères ne se ramènent pas à un seul : le refus du dualisme, de la transcendance et de l'altérité n'équivaut-il pas en effet à postuler une continuité fondamentale entre les différents objets du monde ? On sait que Claude LÉVI-STRAUSS a reconnu, lui aussi, ce "souci de continuité" à la base de la Pensée sauvage (Pris, 1962, p. 349).

       La seconde étape est consacrée aux deux grandes figures païennes, celle du dieu et celle du héros. Pour circonscrire la première, l'auteur emprunte les grandes lignes du schéma structural mis au point par Jean-Pierre VERNANT dans Mythes et pensée chez les Grecs (les dieux vont par couples ou possèdent une double qualification sexuelle, ils sont en outre ambivalents et hiérarchisés sans être pour autant personnels. Il sont enfin "principe d'ordre et moyen d'action", p. 111)

       Son approche du héros est orientée différemment en ce qu'elle définit trois types de héros (mythique, tragique et romanesque) par rapport à la loi (p. 146). Le premier la fonde, le second se prend dans ses contradictions, quant au troisième, il la nie, au risque de se perdre, pour mieux affirmer l'originalité irréductible de son être ou la force de son désir. Mais tous trois sont des figures éminemment anthropologiques, puisqu'ils sont confrontés à la mort, à l'action et au sens, or l'imaginaire et le destin de l'homme sont inscrits dans ce triangle indépassable.

       Dans la dernière partie de son livre, outre deux développements consacrés respectivement au sorcier et au prophète, l'auteur, défend pour notre plus grand plaisir, une théorie du pouvoir qui mérite d'être méditée, car elle repose sur un paradoxe fécond. Pour qu'il n'apparaisse pas relatif, et, avec lui, les différences et les règles qu'il institue et garantit, le pouvoir est obligé de s'installer au-delà des limites qui les fondent, de se rendre inaccessible à la pensée. Or, pour ce faire, il n'a d'autre choix que de "nier symboliquement les différences" (p. 285). En un mot, c'est parce qu'il apparaît fondamentalement autre que le pouvoir parvient à conférer aux "institutions" un point d'ancrage extérieur à elles-mêmes. Cette conception est aussi intéressante en ce qu'elle rejoint notre société moderne (voir, par exemple, J.-P. DUPUY, Ordres et désordres, enquête sur un nouveau paradigme, Paris, 1982, p. 172 : pour ce dernier, s'il est vrai que l'Occident est parvenu à se rendre "seul maître du sens" en niant toute extériorité et toute transcendance, il est vrai aussi qu'il s'est par là même condamné à vivre dans un univers radicalement contingent).

       (...) un regret. Pourquoi l'auteur n'a-t-il pas songé à considérer l'autre grande rencontre historique entre monothéisme et polythéisme, celle qui mit face à face l'Islam et l'Hindouisme ? (...)"

      

       # Compte-rendu de Daniel VIDAL :

       "1 Le paganisme relèverait-il d’une altérité à ce point radicale qu’en serait compromise, à la prendre à la lettre, la pleine compréhension à partir d’une lecture articulée sur fond de culture monothéiste ? La réédition aujourd’hui du Génie du paganisme (1ère éd. 1982) permet à Marc AUGÉ de définir d’emblée la seule posture interprétative qui puisse en finir avec cette pensée de l’impensable : si, en paganisme et monothéisme, les réponses sont, au moins en première évidence, différentes, les questions sont "universelles" – la mort, la vie collective, le fondement et la maintenance du fait social, la différenciation des ordres, des logiques et des topiques, etc. Seule une "ethnologie sérieuse", débouchant sur une "anthropologie générale et philosophique" est alors en mesure, en contrepoint du génie du christianisme, d’exposer jusqu’en ses moindres détails, du paganisme, le génie réhabilité. Il faut cependant rompre d’abord, et définitivement, avec deux conceptions qui n’ont cessé de biaiser l’intelligibilité du polythéisme. Élaborées par le christianisme, et pour sa plus grande gloire, elles eurent pour effet d’en rendre méconnaissable la singularité. Sa vérité. Soit que l’on ait conçu le paganisme comme la décomposition et l’altération d’un monothéisme originel – que l’on a voulu postuler à partir d’éléments discrets, et donc nécessairement falsifiés, des croyances et cultes païens, et dont le monothéisme (chrétien) représenterait, si l’on peut dire, l’heureuse résurrection. Soit que le paganisme prenne place dans un vaste mouvement évolutionniste qui conduit, par "rationalisations" et "abstractions" successives, à l’étape ultime du monothéisme, désengagé de toute magie et autres occurrences idolâtres et sorcellaires. Dans les deux cas, le paganisme, soumis à la dévastation d’un regard qu’il faut bien identifier comme colonial, entre dans l’analyse comme un objet perdu d’avance d’être condamné à ne valoir que comme déchet ou phase révolue. Le défi est alors de le restaurer dans ses raisons, ses effets symboliques, ses frontières de sens. À partir de quelques repères essentiels, qui en expliquent la permanence dans l’Histoire, et l’extension au cœur de civilisations multiples. Ces repères, tels que M. Augé les identifie : le paganisme ne pense jamais le monde de façon dualiste – ici l’âme, là le corps ; ici la foi, là le savoir, etc. Le monde n’est pas conçu comme "principe extérieur" aux rapports de forces et de sens : il est la somme de ces rapports, et rien d’autre. Il n’est pas de discontinuité entre ordre biologique et ordre social : tout événement "fait signe et sens". Mais il n’est pas de sens antérieur ou extérieur à la société où s’opèrent rites et cultes : il n’est pas d’appel à transcendance. Ainsi peut-on définir, a minima, la "logique païenne".

       2 DURKEIM, HUBERT et MAUSS, pour s’en tenir aux premiers analystes sociaux des frontières des religions, au seuil de notre modernité, ont pensé rigoureusement la diversité interne de chacune d’entre elles, en l’inscrivant en une "configuration intellectuelle" : réalité collective expressive, mise en ordre générale du monde, représentation idéalisée de la société, etc. Si Durkheim pose avec éclat la religion comme nécessaire construction sociale, il n’en constate pas moins que "c’est le détour du sacré qui fonde la possibilité du profane". L’opération sociale se boucle ainsi sur elle-même, assignée et assujettie à cela-même qu’elle a produit et qui la rend pensable. Mais c’est au prix d’un verrouillage strict qui met en interdit ce qui ressortit à la magie : alors qu’en "religion" toute action est publique et solennelle, en magie il n’est point d’Église non plus que de communauté morale de croyants, mais des actions privées et "secrètes". Il est cependant clair que la conception de la maladie qui prévalut longtemps, en l’Occident monothéiste, comme rupture intervenue dans l’équilibre des humeurs, n’est pas en soi incompatible avec celle du paganisme, qui pose le mal comme toujours social, et donc toujours rapporté à quelque intention maléfique – "conception persécutive", selon laquelle le mal vient d’un autre, la divination servant "à l’élucidation de cet autre". De méconnaître cette possible co-occurrence, tout monothéisme est conduit à instituer "chez les autres religions", sa propre "zone d’ombre", qui se nommera diabolique, au revers du divin et de son soleil. Mais qui dit "frontière" ne dit pas nécessairement limite franche. En matière de religion, quelle limite stable peut-elle se stabiliser avec l’idéologie, ou le politique ? Mais ne peut-on pas créditer d’une même capacité d’osmose le paganisme ? N’est-ce point, au reste, cela qui, à s’en tenir aux principes constitutifs des monothéismes, fonde par excellence la raison du polythéisme ? Quelque intrigue païenne serait-elle toujours en jeu dans nos monothéismes bien-pensants ? M. Augé : "La religion apparaît comme la chose la plus raisonnable du monde pour celui qui sait s’en servir, mais se présente en même temps, et toujours, comme la plus mystérieuse". Le mystère n’est pas déchiffrable. Aussi bien faut-il en venir aux dits et aux actes : "le problème ultime du sens, ou du sens du sens, reste entier tant que n’est pas posé celui de l’efficacité", dont "la clé" réside, pour toute religion, "dans la littéralité de ses textes ou le détail de ses rituels comme tournée aussi vers l’individu".

       3 NIETZSCHE, FREUD, BATAILLE ont mis l’individu au centre du "fait religieux", et KIERKEGAARD avant eux, et son "sujet" d’existence chrétienne. Mais si l’individu est une "construction religieuse", il n’est tel que d’être immédiatement social. Dans les sociétés africaines païennes, ainsi que chez les peuples grecs étudiés par J.-P. VERNANT, note l’auteur, nulle idée de croyance ou de foi : il n’est pas d’adhésion intime et personnelle entre les dieux et les hommes – toute médiation est nécessairement sociale. La même remarque vaut pour la "pensée chinoise" analysée par M. GRANET : sans transcendance ni "personnalisation", le polythéisme aurait-il pour vérité profonde, et radicale, l’a-théisme ? L’immense dispersion des mythes, leur variabilité extrême, sont en "accord profond", remarque M. Augé, avec une "pratique humaniste et athée". Le fond païen du catholicisme – culte des saints, réactivation des sites d’antiques croyances, images et actes sacrificiels – n’interdit pas le "mystère de l’âme et la solitude du cœur" qui magnifiait, chez CHATEAUBRIAND, tout le génie du christianisme. Mais il va de soi que la réciproque n’est pas vraie : le paganisme jamais ne s’éteindra en "solitude ascétique". La distinction entre visible et invisible n’est ici aucunement opérante : en paganisme, "tout est visible (...) au point que l’événement-clé des monothéismes, la mort (...) n’y pose de problèmes qu’aux vivants, soucieux d’effacer le désordre social dont elle est le signe". Car tout, ici, fait signe : on est dans le monde "de la signification quotidienne, singulière et générale, monde gorgé de sens et grouillant de dieux et d’esprits". Et ce monde ne s’étaye sur aucun principe d’extériorité "pour légitimer son ordre et son histoire". Le monothéisme intervient en puissance et arrogance au plein de cet univers où la pluralité des dieux et des sens dessine un paysage vulnérable et fragile – le paganisme, ou la "religion des vaincus". Plus exactement, une religion vaincue parce que capable d’une "exceptionnelle vertu de tolérance" qui lui interdit de se transformer en passion missionnaire.

       4 Quand la pensée païenne définit l’individu en termes nécessairement relationnels, elle pose la dépendance existentielle à autrui comme fondement du "moi" et de la société. En cela, elle se distingue en parfaite netteté de la conception chrétienne, au moins en sa pente mystique, qui postule que seul un rapport direct avec Dieu permet à "l’absolue identité individuelle", dans la solitude, de s’éprouver et apprécier. Deux anthropologies inconciliables sont ici en jeu, qui interdisent, du fait religieux, toute lecture involutionniste (monothéisme dégradé en polythéisme) ou évolutionniste (le monothéisme, stade suprême du sentiment religieux). Mais c’est précisément, commente l’auteur, du fait de cette dimension anthropologique irréductible, que le paganisme s’inscrit dans le christianisme comme un élément critique, et non comme survivance refaisant surface à la faveur d’un déclin du monothéisme. Les "figures païennes" convoquées par M. Augé, témoignent de cette logique singulière. Les dieux grecs sont toujours en couples (époux/épouse ; mère/fille, etc.) ; chaque figure divine est ambiguë ; ces dieux ne sont pas personnels, ils sont des "Puissances", non des personnes. La fusion avec le dieu ne s’obtient que dans la "frénésie collective", et la "possession" elle-même "n’imprime en chacun que la marque indifférenciée d’un dieu insaisissable". Ainsi en va-t-il des dieux africains (Bénin, Togo) : dieux duels, traversés de l’ "ambivalence" sexuelle et sociale qui organise les couples du panthéon. Et leur fonctionnalité : protection/châtiment. Plasticité du "sacré", qui gouverne l’ordre des représentations et l’ordre des pratiques : dans leur conception même, en paganisme les dieux sont toujours un et pluriels, en transit les uns vers les autres – un dieu entre en "confusion"/conjugaison avec un autre, et cette capacité de migration suppose dans le système polythéiste une "disponibilité intellectuelle" remarquable, sans commune mesure avec l’univocité des places en régime monothéiste. Ainsi sont mis en œuvre, dans le paganisme, les moyens d’action sur le monde, les mécanismes d’interprétation des événements, et la capacité, symbolique, de maîtriser l’Histoire. Le panthéon païen n’est pas une pyramide, et les hiérarchies qui s’y déploient, parce qu’elles sont strictement "fonctionnelles", demeurent aléatoires : puissance proche des péripéties de la vie sociale, mais par principe inattentive au devenir singulier des individus, le dieu païen, note M. Augé, n’est "jamais l’équivalent de la figure intime et transcendante du destin individuel, qu’a effectuée le christianisme".

       5 Entre les dieux et les hommes : les héros. Qu’ils soient mythiques, épiques, tragiques, ils constituent, comme les dieux, des figures "diverses, multiples, instables", disant l’ordre du monde, la naissance de la société, et des systèmes de différences qui l’organisent. Si l’action du héros mythique est au fondement de la loi, l’épopée chiffre cette loi comme destin, et la tragédie met en jeu la responsabilité de l’homme face à cet impératif social et éthique. Mais ceci est découpage toujours artificiel : en un même "personnage" peuvent se formuler deux types de héros. ŒDIPE, ORESTE, sont figures doublement héroïques : assujetties à leur destin propre, et cependant assumant ce destin comme instance "pathétique" du moi. Avec DON JUAN, non plus face à la loi, mais au-delà, s’achève "le parcours des dieux à l’homme". Est-ce à dire que seul le monothéisme est capable de l’homme ? Non, assurément. Sauf à retomber dans les pièges d’un culturalisme dévot, l’universalité du moi doit être reconnue. Prenant l’exemple des Yoruba, M. Augé rappelle que "chaque individualité a une composition originale", irréductible à toute autre puisque "informée" par son inscription dans un système de parenté nécessairement singulier. Mais ce "moi" n’est pas une qualification stabilisée : ainsi de l’ "âme", qui n’est pas "une donnée permanente de la personne individuelle, mais (...) vient d’une autre personne". La définition de la personne n’est ainsi pas acquise une fois pour toutes, non plus que l’orientation sexuelle, le psychisme, etc. La gémellité en complique plus encore la conception : elle peut être de destin maléfique ou/et certitude de bienfait. "Penser l’individu, c’est toujours déjà penser sa relation à l’autre". Le monothéisme est ainsi battu en brèche sur ce qu’il pensait être son propre territoire. Cet autre, en religions païennes, est immédiatement la société, cet ensemble régulé et fragile des "autruis".

       6 Tout, en "logique du paganisme" est ainsi faisceau de signes à déchiffrer. Signes de corps, par exemple, référés au sens du social. Le malheur individuel se décline comme malheur social, et le paganisme met en œuvre les instances capables de répondre à cette mise en cause et en crise. La sorcellerie, cette pratique "d’empêcheurs de civiliser en rond", participe de cette fonction réparatrice. Loin d’être conçue comme phénomène anti-social, tel que l’imaginaire chrétien en a configuré l’action, elle fait "partie intégrante" de cette capacité de la société à donner raison du mal. Et à s’en délivrer. Puisque toute cause est par définition sociale, la sorcellerie sera l’un des mécanismes par lesquels le malheur sera identifié, circonscrit, épuré. Recours à la magie, recours à des pouvoirs surnaturels – la figure du sorcier est double : inquiétante, puisque révélant le fonds obscur et négatif de l’institution sociale (il advient qu’on mette à mort le sorcier, figure du mal, pour ne pas mourir soi-même) ; pacificatrice, puisque, disant le mal, elle participe de son (impossible) extinction. Le mal, le diable : M. Augé rappelle cette conclusion de Julio CARO BAJORA : "Les religions païennes furent dénaturées pour mieux en faire de pures représentations du mal". Ainsi put se définir l’équivalence entre dieux païens, démons, et Diable enfin, la plus belle opportunité pour s’auto-définir comme religion du Bien, puisque monothéiste. Mais le christianisme n’importait-il pas du même coup, au centre même de sa « logique », et fût-ce en la stigmatisant, la belle aventure du diabolique, ce symbolique sans foi ni loi ?

       7 Logique païenne, logique d’ambivalence, où l’un sans cesse peut être l’autre. Mais logique aussi d’inversion, lorsque la société est confrontée à des situations de crise : épidémie, interrègne, changement de saisons, initiation, etc. Soit la mort du roi. Toute une scénographie, minutieusement réglée, se déploie, qui va dramatiser et exacerber les différences. Pour que le pouvoir soit à nouveau possible, il convient de rendre pensable le social. Et devancer la subversion toujours possible, en la "jouant". De là l’entrée en un registre d’action où l’inversion des places et fonctions sociales est sollicitée. Le "jeu" aux limites du social, aux frontières des interdits, a pour objectif de marquer, de ces interdits, l’impossible transgression réelle. Ces rites, écrit M. Augé, pervertissent plus qu’ils n’invertissent. Paris, mises au défi : la perversion est institutionnalisée ; elle teste la consistance des frontières, et, par là-même, l’atteste. Provocations et ruses symboliques sont provocations d’avenir – son évocation, et son triomphe : le roi est mort, vive le roi. Ainsi s’impose le caractère à la fois nécessaire et impensable du pouvoir. Impensable en dehors d’une conception qui lie le pouvoir à la mort. La mort, comme composante du pouvoir. M. Augé : "Il faut que le pouvoir soit déjà passé par l’épreuve de la mort, soit toujours déjà mort et toujours au-delà de la mort, pour que l’exercice du pouvoir ne soit plus concerné par la mort de l’individu". Au reste, le "régent", ce faux roi, ce "bouffon", pouvait être mis à mort, pour que vienne le nouveau roi, dans l’après-mort, ou l’effacement, de son double. L’inversion des signes relève, plus généralement, du principe d’indifférenciation.

       8 Nier symboliquement les différences, en tant qu’elles fondent, précisément, la possibilité du social, et donc équivaloir le positif et le négatif, la guérison et la mort, renverser les interdits, etc., est moins "provoquer le pouvoir que le reconnaître. C’est mettre en scène la part impensable du social". Les prophétismes issus du plus profond des religions païennes disent cette "part maudite", pour l’expliciter et la maîtriser. Cette part constitue ce que l’on pourrait appeler l’ "autre" du social. Son revers. Son ombre. L’ "irruption de l’Autre", écrit l’auteur, ne concerne pas l’étranger, mais toute force ou événement "hostile à la structure de la société traditionnelle". De telle sorte que la parole prophétique est moins annonce ou alerte que témoignage de ce qui est en train d’advenir en l’Histoire, et dont il est urgent de prendre la mesure. C’est peut-être dans cette capacité à dire et vivre sa pleine historicité, que le paganisme assure, contre vents et marées, contre monothéismes conquérants et ravageurs, toute son efficacité sociale et symbolique. Son génie singulier."

      Daniel VIDAL, in Bulletin Bibliographique, Archives de sciences sociales des religions, oct-déc. 2009, n° 148. Source : https://assr.revues.org/21094

     

       # "Marc Augé : "Contre le dogmatisme, faisons l’éloge de la résistance païenne"

       Le monothéisme a une logique de conquête. Le paganisme, lui, ne connaît pas l’idée d’hérésie. S’il peut être violent, il ne guerroie jamais au nom du prosélytisme, selon l’ethnologue Marc Augé."

       In Le Monde, 26-12-2012. COPIE SURLIGNÉE d'ARTICLE PARTIEL.

       "Génie du paganisme" : j’avais, jadis, utilisé cette expression pour esquisser un projet inverse de celui de Chateaubriand, auteur du Génie du christianisme, en 1802. Il entendait montrer que le christianisme, dont la vérité lui paraissait hors de doute, avait de grandes beautés ; en face des œuvres de l’Antiquité païenne, il entreprenait de magnifier celles du christianisme. Mon projet, toutes proportions gardées, était de souligner les aspects de connaissance inclus dans les logiques païennes, au lieu de leurs seules dimensions artistiques (musique, danse…), et de montrer qu’il était possible de subsumer leur diversité sous un concept unique de "paganisme".

       En fait, c’est à la catégorie du monothéisme en général qu’il peut être utile d’opposer celle de paganisme. Le mot "polythéisme" établit un faux parallèle puisque les dieux au pluriel n’ont rien à voir avec le Dieu unique. Ils appartiennent au monde des signes et des fonctions auquel échappe le Dieu unique qui les transcende. Les dieux païens servent à l’explication des événements de la vie et ils sont pluriels comme est pluriel l’homme qui les utilise pour les interpréter et essayer de les maîtriser. Le malheur, on le sait, est le plus courant de ces événements : la maladie, la mort demandent une explication, sont considérées comme le signe d’une mauvaise relation entre les humains en société.

       Les divinités païennes ont le devoir d’élucider les problèmes de relation auxquels, dans la logique païenne, correspondent les signes du malheur. Ils sont préposés aux affaires internes. C’est leur force et leur faiblesse. Leur force, car ils sont indestructibles comme le quotidien de la vie. Leur faiblesse, car l’histoire les a confrontés à des événements collectifs à la gestion desquels ils n’étaient pas préparés – entendons que ceux qui y avaient recours ou étaient responsables du "culte" et des "rituels" se sont sentis dépassés par ces événements et ont eu recours à des solutions de fortune : syncrétismes divers, messianismes…

       Prosélytisme

      Les monothéismes, eux, ont une conception de l’individu unifié ; ils arrachent l’individu au réseau de relations qui le constituaient, l’établissent comme entité singulière en face du Dieu qui l’a créé comme il a créé tous les hommes. La vérité est le fondement du monothéisme, comme la réalité était au principe des polythéismes. Dès lors, se met en place la logique initiale du monothéisme, qui est celle de conquête spirituelle..."

     

       NOTE GÉNÉRALE : Manque à ce tableau passionnant et attractif pour le paganisme (Daniel VIADAL parfois ardu à comprendre), la notion et la présence de la Nature. C'est un ethnologue qui parle et qui fait parler d'autres spécialistes... de la spécialité, apparemment (humanité observée). Que l'objet de l'étude soit les religions ne peut argumenter leur absence, pour nous. Nous ,ne pouvons appréhender ni l'homme ni le paganisme sans une relation très forte avec le milieu naturel (intérieur et extérieur !).

     

    GÉNIE du PAGANISME d'AUGÉ / deux CR

       Sol invictus. Source : http://jacques.prevost.free.fr/cahiers/cahier_35.htm#a5

     

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