• Epreuve cannabis / GRALL - 1969-70

     "Mon beau navire (...) sous la misaine,

     et les oiseaux qui tombent et la mer qui se lève.

      Le vent, la mer. J'ai tout eu."

     

       "Crise ! Soleil bleu éclaté ! Délirium. Mala noche ! On va me mettre  en clinique. Les murs seront hauts, infranchissables. il y aura des gardiens. Ce sera atroce et sourd.

     

       L'enfer froid, ripoliné. Dieu se venge, pauvre idiot. J'ai franchi les portiques interdits.

       Ah ! Quand retrouverai-je l'humaine route, le balancement de l'ajonc dans le vent du matin ? Qu'on me redonne l'Irlande et son Connemara résigné, les galets, les chaumes, les tourbes. Manger la terre, à pleine dent.

      Je ne fumerai plus de H... Je serai sage. Mes mains n'étreindront plus que les blés. Je prierai. les dalles de granit sont bleues, les harpes chantent, les pèlerins s'avancent, ô mon peuple. De par Dieu, la mort vient.

      A présent, je me traîne comme une bête. Mes doigts mécaniquement ont des tics d'assassin. Je bave, une force irrésistible jette mon corps à droite, à gauche. Mes filles, filez votre laine. Dormez en votre paix., lonla-lonlaine.

       On veut toujours aller plus loin, trop loin.

       Paysan, les chevaux te mènent aux sources sous les coudriers. Emmène-moi. Que je m'absente de ce monde puant.

       Les alcools rouges, verts, blancs. La fête. Et je voulais que tous les hommes me fussent amis.

       Ma tête éclate. Ah, ces pensées qui s'échappent malgré moi, contre moi, ces pensées comme des rats.

       La lampe va s'éteindre, je suis sûr qu'elle va s'éteindre, qu'elle va me lâcher, que va s'éteindre la nuit. Ce sera horrible. J'appelle. Qu'attend-on ? On va me laisser crever. On te fera un bel enterrement. J'entends ça. On te fera un bel enterrement. Les Bardes déclineront le verbe aimer. De quoi te plains-tu ? Il y ara des chiens qui lècheront ton corps. De quoi te plains-tu ? Qu'on m'attache. Non, je ne veux pas. Qu'on me libère. Quel dégoût !

       Mes divines, lointaines. Lonla-lonlaine.

      Et cet infect relent de marijuana. Cette fleur pourrie, cette fleur de mort. Chassez-moi cette odeur. Mauvaise vie.

       Le cerveau se disloque comme un verglas. Pauvre Pantin. De l'air. Oh, le vent. Comme j'aime le vent. Vous ne pouvez pas savoir comme j'aime le vent. Quand se lèvera-t-il encore sur l'espoir des grèves ? Dieu nous a donné le vent afin que nous respirions un fragment de son souffle. Le vent. si vous saviez tout ce que je vois dans le vent. Mon beau navire à la Pointe de Trévignon sous la misaine, et les oiseaux qui tombent et la mer qui se lève."

      Le vent, la mer. J'ai tout eu. J'ai tout reçu. Qu'allais-je faire plus loin, chercher plus loin ? Le mal m'a chaviré. Sale draps.

       Je retournerai aux miens. J'écrirai la bonté. J'écrirai la douceur, l'émoi des oiseaux,la détresse des bêtes que blesse la main de l'homme. Je retrouverai mon cœur. La félicité peut-être.

     

       Je retrouverai ma chaumière. J'entretiendrai les feux. J'écrirai. J'entretiendrai les feux. je composera une élégie aux haies, aux hirondelles, aux fagots, aux flammes. Le vent agitera mes rideaux. Je mangerai mon pain. Je ferai ma tâche. Je résiderai dans mon oubli. Je parlerai aux murs des péchés anciens. Les saints m'absoudront par les bons soins d'octobre. Puis, mes Divines viendront. Elles parleront aux chardons de Kersidan. Et elles se baigneront dans la pitié de la mer. Je ne serai pas heureux. L'humilité est le commandement du salut. Je serai celui qui en est revenu. Je me composerai des calmes et des silences. Je ferai mes prières du soir. Je dirai la fontaine, le varech. Mon Occident de raison...

       A présent, je coule, je rampe, me tords. Franchir le cap, atteindre l'aube.

       Aube, Midi, Minuit comme le soleil est parmi nous et combien sommes-nous aveugles à sa bonté. Et quand il s'accouple avec la mer, comme les ports sont désirables. Nous ne savons plus voir. Moines, mendiants, les seuls sages.

       Du fond de mes ténèbres, ad te clamavi.

     

     II

        Marijuana, fleur pourrie, essence des loques et des damnés. Sûr qu'ils vont venir, les infirmiers intraitables des boucheries psychiatriques. On t'enfermera. il ne te restera que les lèvres autour de tes dents et ton cri ne transpercera pas les murailles. Schéol épouvantable de silence. Mort aux mondes, aux êtres, aux étoiles, tu l'auras bine cherché. Liquéfaction de ton être dans l'abjecte fumée bleue. Dissous, dissolu. Ad te clamavi Domine. Et tous ces alcools qui se vengent, qui se rient, te corrompent. Les femmes te seront cités interdites. Ta conscience comme un rat fou dans ton crâne jusqu'à la consommation du temps, la décomposition du temps.

       Cette impression de souillure te renverse encore. Les tapis sont rouges. Et dire qu'ils ne croient pas en l'enfer. Ah,la grossièreté de leur intelligence, leur athéisme inepte. Le pèlerin de Compostelle, les pieds déchirés par les routes, et portant l'aube du monde dans ses yeux verts, mon frère. Celui-là savait. Aujourd'hui, cœur de béton, consciences hibernées. La science reine du monde, Notre Dame la Sécurité Sociale, pedet evi dompt. Et le bétail s'entasse dans les Métropoles aux lois mécaniques. A quand la grande rédemption nucléaire ?

       Si seulement, je pouvais sortir du labyrinthe, ramper jusqu'aux herbes, me lever enfin sur les coudes et sur les jambes. Ouvrez cette porte. J'appelle le jour. On ne m'entend plus. Je n'ai plus de nom. Je n'ai plus de peau. Je n'ai plus rien. Je ne réside plus en moi. M'assiègent des légions de monstres ; de sarcastiques iguanes. Les horloges sont brisées, le temps stagne, je bouge comme un ver dans de dégoûtantes flaques en proie au dérisoire tropisme des chenilles. J'aimerais étrangler le cou des femmes. Non, je ne voudrais pas. Comment m'empêcher de commettre ce crime. Qu'on me mette aux fers. Galérien. Ad clamavi domine.

       ...Suite à venir  

     

       A TOI MA SŒUR

       Cette saloperie qui t'a détruite.

     

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