• Figue botanique / PELT - 1994

     "Un faux fruit : la figue"

    Figue éclatée

       Source : http://www.pratique.fr/tailler-figuier.html

     

       "Le figuier fait partie des cinq arbres fruitiers de la Terre promise avec la vigne, l'olivier, le grenadier et le palmier dattier. Aussi tient-il une place primordiale dans les mythologies du monde méditerranéen. Quant à sa physiologie, elle est au moins aussi complexe que sa symbolique, exigeant un décorticage méticuleux de ce végétal chargé de signes et de sens.

       La figue n'est pas un fruit, mais un faux fruit. Ses fleurs nombreuses et minuscules sont sagement alignées au fond d'un réceptacle presque clos et qui s'invagine littéralement. A maturité, ce réceptacle devient charnu, c'est la figue. Les fleurs femelles qu'il abrite se transforment en autant de petits fruits secs qui craquent sous la dent et que l'on prend habituellement pour des graines. Bref, la figue n'est pas un fruit, mais une coupe de fruits !

     

    Coupe figueCoeur figueBlastophagae

       Sources : http://www.ecosociosystemes.fr/moracees.html

       http://www.lesexplorateurs.org/spip.php?article407

       http://lagazettedesjeudis.overblog.com/2014/09/le-figuier-tout-savoir-8.html

     

        Les fleurs sont mâles ou femelles, jamais hermaphrodites. Elles ne possèdent pas de pétales colorés et, cachées au fond du réceptacle en forme d'urne, elles n'exercent aucun attrait particulier sur les insectes pollinisateurs. Aussi la fécondation du figuier est-elle d'une grande complexité.

       Pour assurer sa descendance, le figuier a passé un contrat d'assistance mutuelle avec un insecte hautement spécialisé : l'hyménoptère Blastophaga. Celui-ci élève ses larves dans les réceptacles et pratique la pollinisation en échange de ce service "hôtelier". Les Blastophagae s'introduisent donc au printemps dans les réceptacles et pondent leurs œufs dans les ovaires des fleurs stériles qui n'ont d'autre mission que de les nourrir. Après une série de mues, les larves deviennent des insectes parfaits ; les mâles périssent après avoir fécondé les femelles ; celles-ci cherchent à s'échapper de l'urne que forme le réceptacle, et en s'y débattant, se chargent du pollen prélevé sur les fleurs mâles récemment écloses qui les entourent. Puis elles pénètrent dans les réceptacles d'été ne contenant que des fleurs femelles fertiles, auxquelles elles abandonnent leur pollen. Mais elles ne réussissent pas à pondre leurs œufs dans les ovaires de ces fleurs fertiles : ces dernières se défendent, en effet, de la piqûre de l'insecte par leur long style qui empêche celui-ci d'atteindre l'ovaire. L'insecte quitte alors ces réceptacles et se réfugie dans les réceptacles d'automne ; ceux-ci ne contiennent que des fleurs femelles stériles à style court, dans lesquelles l'insecte pond ses œufs. La nouvelle génération passe l'hiver dans cet abri et, en février mars, se rend à nouveau dans les inflorescences de printemps. Le cycle est bouclé après que trois types différents de réceptacles ont été ainsi visités.

       Le figuier abandonne donc à l'insecte un certain nombre de fleurs femelles qui, en réduisant la longueur de leur style, se rendent vulnérables aux piqûres de ponte, acceptant visiblement de jouer le rôle de berceaux pour les larves. En récompense, les Blastophagae fécondent leurs fleurs fertiles sans leur nuire !

     

    Blastophagae

       Source : http://lagazettedesjeudis.overblog.com/2014/09/le-figuier-tout-savoir-8.html

     

       Le figuier sait faire la part du feu. Mais il n'avait guère le choix ! Car, en produisant des fleurs sans corolle, enfermées dans des réceptacles presque entièrement clos et peu spectaculaires, il avait peu de chances de concurrencer les fleurs mieux dotées que lui, plus séduisantes et plus accessibles. Il courait donc le risque de rester stérile. Or, l’Évangile n'est pas tendre pour ces figuiers-là ! Pour survivre, il n'y avait qu'un moyen : trouver une clientèle sûre, les Blastophagae, et la conserver en améliorant la qualité du service !Par ce stratagème, les figuiers peuvent produire de "bons fruits".

       A partir de ce schéma général déjà complexe, on constate de multiples variantes. On distingue, en effet, deux sortes de figuiers : le figuier sauvage, ou caprifiguier, et le figuier domestique. Chez ce dernier, les figues de printemps portent des fleurs mâles non fonctionnelles et stériles ; ces figuiers cultivés ou domestiques ont donc absolument besoin du pollen en provenance d'un figuier sauvage ou caprifiguier : c'est ce qu'on appelle la caprification, processus connu de longue date par lequel les cultivateurs transportent dans les figuiers domestiques des "caprifigues" afin d'obtenir la fécondation.

       A l'inverse, les caprifiguiers, qui ont l'avantage de posséder des fleurs mâles fertiles, présentent l'inconvénient de ne pas pouvoir donner de fruits comestibles. Bref, le figuier sauvage et "fertile" donne des graines, mais ses figues sont de petites taille et non comestibles. Le figuier domestique lui, ne peut se maintenir qu'avec l' "aide" du figuier sauvage ; il est donc en lui-même stérile, mais porte après cette fécondation "artificielle" des figues comestibles de bonne qualité.

       L'exposé des mœurs, ô combien compliquées ! du figuier sera complet lorsqu'on aura précisé que, de surcroît, il présente un phénomène rare en botanique, mais déjà entrevu : la parthénocarpie. Les fleurs femelles se développent en donnant des fruits (les pépins), tandis que les réceptacles produisent les fruits sans aucune fécondation. Ces figues parthénocarpiques sont parfaitement consommables. Tout se passe comme si la plante, consciente de sa prodigieuse pollinisation par les Blastophagae et, pour la figue domestique, confrontée de surcroît, à son autostérilité, due à l'absence de fleurs mâles fonctionnelles fournisseuses de pollen, prenait les choses en main et s'arrangeait pour faire des enfants sans père...

       De plus, toujours en vue d'assurer sa reproduction, le figuier est aisément bouturable et rejette abondamment de souche. Selon la tradition, Romulus et Remus, fondateurs de Rome, seraient nés sous un figuier et on les vénérait sous un "figuier fils" détaché du premier par bouture. La légende rapporte qu'ils furent allaités par une louve ; mais tout est possible, quand on sait que le figuier fut aussi l'arbre de Rumina, déesse de l'Allaitement ! Car le figuier produit un latex abondant ; en l'allongeant avec de l'eau, on obtient une encre sympathique qui permet de crypter des messages que seule la chaleur révèle.

       La reproduction des figuiers - dont il existe huit cents espèces différentes dispersées dans toutes les régions chaudes du globe - est sans doute l'une des plus complexes du monde des plantes : on voit la nature jouer ici de plusieurs stratégies à la fois pour aboutir à ses fins.

       Mais les singularités botaniques du figuier ne s'arrêtent pas là ! En enfermant ses fleurs minuscules dans des réceptacles presque clos, cet arbre offre une nouvelle enceinte protectrice à la cellule femelle contenue dans le pistil des petites fleurs. On constate, en effet, que la nature s'ingénie à protéger de mieux en mieux la cellule qui, unie au spermatozoïde, donnera l’œuf reproducteur ; pour cela, elle entoure de multiples tuniques afin de la prévenir des agressions, à l'instar des poupées russes emboîtées les unes dans les autres. Le figuier illustre en fait la forme la plus avancée de l'évolution végétale dans la mesure où il développe au maximum la protection de la si précieuse cellule femelle que les animaux ont eux aussi grand soin de protéger en l'invaginant dans le ventre de la mère (1). Tel est bien le cas ici, encore que ce soit la mère elle-même - la fleur - qui se trouve préservée, pour ne pas dire quasi enfermée dans une nouvelle enceinte protectrice où le pollen ne pénétrera pas que par l'ingénieuse entremise des Blastophagae. Bref, au lieu d'enfermer le fruit dans la fleur, les figuiers enferment les fleurs dans le "fruit".

     

    Fruit ouvert

       Source : http://www.bioetbelle.com/accueil/rubrique/produits-beaute-bio.html

     

       Si le figuier confie son pollen aux Blastophagae et à eux seuls, c'est aux oiseaux et eux seuls, c'est aux oiseaux qu'il laisse le soin de disséminer ses minuscules fruits secs, ses pépins. En pleine saison, l'arbre prend l'allure d'une volière où la fauvette des jardins, encore baptisée becfigue, s'en donne à cœur joie. A la fin de l'automne, les figues mûrent éclatent, exhibant sans pudeur leur chair rose ou rouge - plutôt  rose clair chez les figuiers parthénocarpiques. Les oiseaux s'en régalent et disséminent au loin les graines après un transit intestinal où elles ne perdent rien de leurs facultés germinatives.

       Mais la complexité botanique des figues et des figuiers n'est rien en comparaison de l'extraordinaire richesse symbolique de ce fruit maintes fois cité dans la Bible et les grandes mythologies. (...)"

       (1) On trouvera des développements plus complets sur ce thème dans mon ouvrage Les Plantes : amours et civilisations végétales, éd. Fayard,1980

     

        In Des Fruits, Jean-Marie PELT, Fayard, 1994, pp. 181-187.

     

    Caprificulteur

       "Amos, berger et caprificulteur. Bible - Italie."

       Source : http://www.la-vie-du-jardin.com/pop-ups/figuier/figuier.html

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