• FINANCIERS EN BRETAGNE / MORVAN (2017)

     DU DÉJÀ-VU (DONT INSOUPÇONNÉ) AUX SPÉCIFICITÉS

    FINANCIERS DU PASSÉ / MORVAN (2017)

         A la mort (1498) de son premier époux roi de France, Charles VIII, la duchesse ANNE se mit à frapper monnaie. Des cadières... de jolis nom, matière, et belle allure. En or ! Source : https://www.youtube.com/watch?v=1NCD0NB_hSc

     

       La Bretagne et l'argent : un beau sujet.

       Le Léonard n'est-il pas près de ses sous ? Et le Cornouaillais ? Dépensier ? Et le Vannetais ? Et untel, et machin ? Autour de Rennes, dans le Trégor ?

       On-dits, réputations repris en boucle aussi offensants que plausibles, fondés. Sais pas !

       Frédéric MORVAN, historien, donne un aperçu, dans son dernier ouvrage d'opinion et... un peu... beaucoup d'histoire (Bretagne, L'Histoire confisquée, Cherche-Midi, 2017) dont on se satisfera grandement aujourd'hui, les pieds toujours dans la boue (jusqu'où ?).

     

    FINANCIERS DU PASSÉ / MORVAN (2017)

        Ordonnance de Ploërmel, 12-04-1240. Quand l'exclusion et la chasse brutales sont ordonnées. Pour des raisons d'argent ?! En direz-vous tant. Source : http://traezhhatevenn.blogspot.fr/2015/04/12-avril-1240-les-juifs-sont-expulses.html

     

       EXTRAIT SURLIGNÉ :

       "Les entrepreneurs des finances

       Rares sont les écrits sur les finances, les financiers, les banquiers, surtout en Bretagne. Le professeur gallois Michael JONES a écrit un article sur les finances de JEAN IV. Jean KERHERVÉ a fait sa thèse sur les gens de finances à la fin du Moyen Âge, montrant ainsi que s'était constitué un (pp. 263-264) monde puissant qui a su mobiliser l'argent des Bretons pour financer la politique très ambitieuse des Ducs de Bretagne, afin de constituer une principauté, non souveraine, car elle l'était depuis des siècles, mais indépendante. Son travail laisse à penser, du moins d'après ce que j'ai compris, que les ducs et la Bretagne ont échoué, car ils ne pouvaient rivaliser avec la puissance financière des rois de France, leurs concurrents, leurs adversaires, puis à partir de 1480, leurs ennemis.

       Son disciple, Dominique LE PAGE, a travaillé sur la période suivante, c'est-à-dire du règne d'ANNE de Bretagne à celui du roi FRANÇOIS Ier (soit de 1488à 1547), comprenant donc la transition de "l'Union" de la Bretagne et de la France (1532). Il paraît démontrer que les rois de France se sont emparés des finances bretonnes en nommant progressivement leurs agents, qui étaient Bretons mais aussi non Bretons. On peut trouver sur Internet un travail de master 2 (bac + 5) de François JANIER-DUBRY, de 2011, sous la direction de Philippe HAMON intitulé Des rapports en l'État royal et les État de Bretagne, le système fisco-financier breton entre compromis, intermédiation et réseaux des années 1670 et 1720. Philippe JARNOUX a travaillé sur la Chambre des comptes de Bretagne. Et, à ma connaissance, c'est à peu près tout... Il est vrai que les historiens de la Bretagne ne travaillent guère sur l'histoire économique.

       Ne vous inquiétez. Je ne vais pas vous écrire un livre sur le sujet, du moins pas encore. Que peut-on dire sur les manieurs d'argent en Bretagne ?

       Il semblerait que la communauté juive de Bretagne eut ce rôle en Bretagne. Elle prêté beaucoup au duc PIERRE de DREUX (1213-1237), sans doute afin de payer ses mercenaires lors de sa guerre contre les seigneurs bretons et leur allié le roi de France (1230-1235). JEAN Ier, fils de Pierre, duc de Bretagne en 1237, trouva une solution pour ne rien leur rembourser : (264-265) les expulser du duché, ce qui fut fait à partir de 1240 après l'Assise aux Juifs de Ploërmel. Les abbayes aussi étaient de grands banquiers. Disposant de dons, de revenus provenant de leurs terres et de leurs droits souvent maritimes ou fluviaux - elles possédèrent de nombreuses îles bretonnes nécessaires au ravitaillement des navires de commerce -, elles prêtaient de l'argent. Des centaines d'actes parlent de leurs prêts, garantis souvent sur les possessions d'origine religieuse des seigneurs. C'est ainsi qu'elles récupérèrent   dîmes, chapelles et églises. Les ducs de Bretagne eux-mêmes furent aussi des financiers redoutables : Jean Ier prêta par exemple aux vicomtes de Léon, qui, ne pouvant rembourser, finirent par tout perdre vers 1280 ; JEAN V (1399-1442) fit de même avec Gilles de RAIS, qui sombra selon la version officielle dans la magie noire pour produire de l'or et finit, après avoir été pendu, brûlé sur un bûcher. Les grands seigneurs étaient banquiers : ALAIN VI de ROHAN prêta à ses vassaux impécunieux et acquit dans la seconde moitié  du XIIIe siècle les terres de Lanvaux. À partir de lui, sa maison, celle des Rohan, devint la plus riche de Bretagne. OLIVIER de CLISSON (mort en 1407), le connétable de France, fut un grand banquier prêtant aux rois de France, aux princes de la maison royale et à beaucoup d'autres, devenant l'un des hommes les plus riches de France et donc l'un des personnages les plus détestés et les plus jalousés du royaume.

     On sait que les marchands de Vitré, de Morlaix, de Nantes, de Saint-Malo, de Dinan, bref, des ports donnant sur la mer ou sur les fleuves les plus importants, avec l'essor du commerce intérieur et extérieur surtout à partir du moment où la guerre de Cent ans prit fin dans la seconde moitié du XVe siècle et que les Européens commencèrent leurs grands voyages vers l'Afrique, les Indes et bientôt (pp. 265-266) l'Amérique, étaient aussi des financiers. Ils avaient des parts dans des navires plus ou moins gros et prêtaient à leurs ducs contre le contrôle total, ou presque, de l'administration du duché. Pierre LANDAIS (mort en 1485) eut le soutien de nombreux marchands. Lorsqu'il fut arrêté, il avait été abandonné par les siens. Il faut mentionner qu'il avait été bien trop loin, et la marchandise ne pouvait et ne voulait rivaliser avec les grands seigneurs de guerre.

       Un même système paraît avoir perduré jusqu'à la Révolution. On s'enrichissait dans le commerce, et grâce à ses compétences en matière de maniement d'argent (souvent très complexe), on trouvait des emplois dans l'administration financière de la Bretagne ducale puis royale, d'autant plus facilement que les charges, même celles de président de la Chambre des comptes, étaient achetables et transmissibles, même de son vivant, à ses héritiers, sans compter qu'elles anoblissaient. Des familles quittèrent la marchandise pour se faire une spécialité du maniement des deniers publics, ceux du duc de Bretagne pendant tout le XVe siècle (tels les THOMAS, les d'ÉPINAY), puis ceux des États de Bretagne durant les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècle. Les très influents États de Bretagne, réunissant les représentants de la noblesse, du clergé et des villes, levaient d'importants impôts particuliers, ce qui permet de dire que la Bretagne jouissait d'une grande autonomie.

       Les trésoriers des États, des financiers de haut vol, étaient parmi les plus grosses fortunes de Bretagne pouvant, avec leurs parents, leurs alliés et leurs prête-noms, mobiliser des sommes énormes - plusieurs millions de livres -, afin de remporter les enchères et donc détenir la perception des impôts des États. Il ne faut pas oublier que le système fiscal dominant était la ferme. De 1534 à 1578, ce furent les (pp. 266-267) AVRIL qui étaient trésoriers des États, puis les POULLAIN de 1609 à 1651, et pendant trente-trois ans, de 1687 jusqu'en 1720, après la faillite de Guillaume d'HAROUYS, les MICHAU de MONTARAN, issus d'une famille de marchands de Morlaix. (...) Le monde des financiers de Bretagne se trouvait donc totalement intégré à un système bine plus vaste remontant jusqu'à la cour royale.

       Abbés et nobles jouaient aussi les financiers, imitant ainsi les aristocrates les plus importants : membres de la famille royale, le duc d'ORLÉANS, le prince de CONDÉ ou le duc de PENTHIÈVRE (qui sous LOUIS XVI avait acquis à ferme tout le Domaine royal de Bretagne). Vers 1720, on put voir l'abbé de Langonnet participer aux enchères sur la ferme des impôts des États de Bretagne. En 1782, le prince de Guéméné, fils du chef de la maison de Rohan, la plus prestigieuse et la plus riche de Bretagne, créa une banque afin de ratisser le plus d'argent possible dans le but de financer son train de vie princier et l'acquisition de grandes seigneuries (pp. 267-268) par exemple les marquisats du Chastel et de Carman, allant de Brest-Recouvrance à Plouescat, marquisats très lucratifs mais aussi parmi les plus chers du royaume de France. Le problème est que le prince se ruina et sa banque fit faillite. Les parents du prince de Guéméné, les très riches ducs de Montbazon, princes de Soubise et de Condé, et surtout Louis XVI, qui racheta à un prix délirant les deux marquisats, épongèrent une grande partie le passif de 33 millions de livres, somme colossale pour l'époque. Si de nombreux Bretons, surtout à Brest, qui avaient cru dans les rentes mirifiques que les agents du prince de Guéméné promettaient de verser, se retrouvèrent ruinés, les Guéméné ne perdirent qu'un peu de leur honneur, mais certainement pas leur énorme principauté de Guéméné, ni leur tout aussi énorme seigneurie de Clisson, ni même leurs châteaux et leurs hôtels parisiens, qui, confisqués par la Révolution, leur furent rendus à la Restauration, juste à temps pour qu'ils les vendent et leur permettent d'acheter une immense propriété de 15 000 hectares en Bohême autrichienne.

       Comme on le sait, la Révolution ruina l'économie bretonne, mais aussi les familles de la finance qui avaient amorcé pleinement le XVIIIe  siècle, et même auparavant, leur transformation vers le mode de vie nobiliaire en acquérant titres, châteaux et grandes seigneuries. Après la Révolution, ils changèrent de politique économique : l'important étaient maintenant la terre, l'agriculture, la vie de grand propriétaire terrien, son ou ses châteaux breton et ses hôtels de Rennes ou de Paris.

       L'argent paraît s'être fait rare au XIXe siècle. La Bretagne semble avoir manqué d'investisseurs et pourtant, lorsque la modernisation arriva dans les années 1880, on vit les rouleaux de pièces d'or sortir des boîtes de fer, de sous les piles de draps afin de payer les précieuses nouvelles (pp. 268-269) machines, les bêtes sélectionnées, les engrais si efficaces. La Bretagne restait néanmoins éloignée du système bancaire. La création de l'Office central de Landerneau (1911) et l'action altruiste des abbés démocrates permirent la mobilisation de la paysannerie bretonne et la constitution d'un système bancaire mutualiste qui perdure encore de nos jours.

       On dit que c'est de cet office sont nés le Crédit mutuel de Bretagne, Groupama et le Crédit agricole (surtout leur puissante caisse du Finistère). Les caisses des départements bretons du Crédit agricole paraissent si importantes qu'elles sont régionales : la régionale du Finistère, celle des Côtes-d'Armor, celle d'Ille-et-Vilaine, celle du Morbihan, celle de l'Atlantique et Vendée. Le nom "Bretagne" attire, et on a a vu BNP Paribas adjoindre son nom, pour peu de temps, "Banque de Bretagne". Mais il faudrait savoir aujourd'hui si ces banques, ces caisses autonomes, très autonomes, en voie d'indépendance ou carrément indépendantes des sièges parisiens, souhaitent seulement ratisser les économies des Bretons et des Bretonnes pour accéder à plus de puissance ou aider des investisseurs et à la création d'emplois en Bretagne. On me dira qu'ils ne peuvent faire l'un sans l'autre, bien sûr, mais tout de même... On dirait que c'est à qui dira laquelle est la banque de Bretagne... mais pour faire quoi ? Pour assouvir les ambitions de quelques banquiers bien placés issus des grandes écoles parisiennes, qui veulent faire et être comme les autres grands banquiers en s'octroyant en cas de départ des primes de plusieurs millions d'euros. Soyons sérieux ! La Bretagne et les Bretons méritent mieux , et surtout, ont besoin de bien plus."

       In Bretagne, L'Histoire confisquée, Frédéric MORVAN, Le Cherche-Midi, 2017, pp. 263-269.

     

       Bibliographie suggestive :

       - Comptes du duché de Bretagne, Les comptes, inventaires et exécution des testaments ducaux, 1262-1352, Michael JONES et Philippe CHARON, PUR & SHAB co-éd., 2017 : http://www.pur-editions.fr/detail.php?idOuv=4285

     

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