• Foyers ardents de Masanobu FUKUOKA

    Masanobu au foyer

       Masanobu FUKUOKA jouant de sa pince près de l'irori traditionnel : . Source de l'image seule : http://www.onestrawrevolution.net/One_Straw_Revolution/Article_Amazing_Natural_Farm.html

       Voir aussi : https://unpiedjaponais.wordpress.com/2015/02/11/irori-%E9%91%AA-et-kotatsu-%E7%82%AC%E7%87%B5-la-chaleur-dans-les-maisons-japonaises/

       "Le irori tenait une place centrale dans les maisons japonaises à l’instar de nos cheminées. Ce carré, en dessous du niveau de la maison, servait à faire du feu, pour chauffer autant que pour faire à manger. Une grande tige de métal, suspendue au plafond s’étire jusqu’au dessus du feu pour tenir les marmites."

     

        Devenu célèbre, Masanobu FUKUOKA s'est rendu dans un certain nombre de pays étrangers. Il raconte certaines visites dans son livre La Voie du retour à la nature (198), ce qui donne lieu à nombres de remarques passionnantes, voire étonnantes ou comiques et inattendues (femmes françaises courant...).

       Il "défend" pour autant un idéal de sédentarité simple et frugale. Vivre au même endroit sa vie entière abrité par une hutte ou une maison frustre, facilement constructible, facilement réparable, remplaçable (très éloignée du modèle de nos demeures d'Occident, pour lesquelles la pérennité est la valeur centrale, quoique en voie de complet bouleversement) et toujours reconstructible, à partir de types et patrons pratiques et très accessibles. On connaît par ailleurs, mythe ou non, la tradition japonaise de rebâtir les maisons en bois très régulièrement (voilà qui sera à préciser, car au moment de l'écrire, cette information me paraît digne de l’ânonnement scolaire !).

       Dans ce qu'il peut en dire, de ce qu'il a vécu originellement dans le nomadisme hardi, erratique de son initiation primordiale, et une fois installé (revenu une première fois, puis définitivement ou presque au bercail paternel dont il a finalement hérité), par ce qu'il proposait aux stagiaires de sa ferme (des huttes, type de logement qu'il a lui-même habité, au moins dans ses premières installations sur les terres familiales), ou ce qu'on peut en voir dans telle ou telle photographie, la luxuriance des alentours naturels est visiblement la richesse, le cœur du havre de Masanobu Fukuoka, tandis que la simplicité des accessoires et vêtements humains sont évidents, et prônés (avec un soin demandé pour les outils manuels). Mais rien n'est si simple... ou plutôt peu et/ou différemment fréquenté par l'esprit occidental (Mu).

      http://tsukeshoin.eklablog.com/masanobu-fukuoka-en-ses-demeures-a119621418

      

      # "En quoi avais-je mis ma confiance jusqu'alors ? J'avais été inconscient et content, mais quelle était l'essence de cette satisfaction ? Un doute sur la nature de la vie et de la mort me mettait à l'agonie. Je ne pouvais plus dormir ni m'appliquer dans mon travail. Dans des promenades nocturnes au hasard sur la falaise et près du port je ne trouvais pas de soulagement.

       La nuit, comme j'errais, je m'effondrai à bout de forces sur une colline surplombant le port, m'assoupissant finalement contre le tronc d'un grand arbre. Je gis là, ni endormi, ni éveillé, jusqu'à l'aube. Je peux encore me rappeler que c'était le matin du 15 mai. Dans un ahurissement, je regardais la lumière grandir sur le port, voyant le lever du soleil et en même temps en quelque sorte, ne le voyant pas. Comme la brise soufflait du bas de la falaise, le brouillard matinal disparut soudain. Juste à ce moment, un héron nocturne apparut, lança un cri aigu et s'envola au loin. Je pus entendre le battement de ses ailes. En un instant tous mes doutes et le brouillard lugubre de mon désordre s'évanouirent. Tout ce que j'avais tenu pour ferme conviction, tout ce qui avait l'habitude de me tranquilliser, était balayé par le vent. Je sentis sortir de ma bouche : "Dans ce monde, il n'y a rien du tout..." Je sentis que je ne comprenais rien.*

       Je pouvais voir que tous les concepts auxquels j'avais été attaché, l'idée de la vie elle-même, étaient des constructions vides. Mon esprit devint léger et clair. Je dansais, fou de joie. J'entendais les oiseaux gazouiller dans les arbres et je voyais les vagues étinceler au loin dans le soleil levant. Les feuilles dansaient, vertes et miroitantes. Je sentais que c'était vraiment le ciel sur la terre. Tout ce qui m'avait possédé, toutes les angoisses disparurent comme des rêves, des illusions, et quelque chose qu'on pourrait appeler la "vraie nature" se révéla.

       Je pense pouvoir dire à coup sûr, qu'à partir de l'expérience de ce matin-là ma vie a complètement changé.

       Malgré le changement, je restais au fond un homme moyen et étourdi, et jusqu'à présent je n'ai pas changé. Vu de l'extérieur il n'y pas d'homme plus banal que moi et il n'y a rien eu d'extraordinaire dans ma vie quotidienne. Mais la certitude que je sais du moins cette chose-là n'a pas changé depuis cette époque. J'ai passé trente ans, quarante ans, à vérifier si oui ou non je m'étais trompé, méditant tout au long, mais pas une fois je n'ai trouvé de preuve contraire à ma conviction.

       Que cette conviction en elle-même ait une grande valeur ne signifie pas qu'un valeur particulière soit attachée à ma personne. Je reste simplement un homme, juste un vieux corbeau pour ainsi dire. A l'observateur intermittent je peux paraître humble ou arrogant. Je dis toujours aux jeunes gens qui montent à mon verger de ne pas essayer de m'imiter et cela me mets vraiment en colère qu quelqu'un ne prenne pas à cœur ce conseil. Je demande plutôt qu'ils vivent simplement dans la nature et s'appliquent à leur travail quotidien. Non, je n'ai rien d'extraordinaire, mais ce que j'ai entrevu est immensément important.

       Retour à la Terre

       (...) Alors je m'adressai à chacun en ces termes : "De ce côté est l'embarcadère. De l'autre, le Môle. Si vous pensez que que la vie est de ce côté, la mort est de l'autre. Si vous voulez vous débarrasser de l'idée de mort, vous devez aussi vous débarrasser de l'idée que la vie est de ce côté. Vie et mort ne font qu'un."

       [Aller reposer lui conseille un ami...] Ainsi je partis. Je serais parti absolument n'importe où si on me l'avait demandé. Je montai dans l'autobus et roulai pendant de nombreux kilomètres en contemplant le dessin en damier des champs et les petits villages le long de la grand-route. A un arrêt, je vis un petit panneau qui indiquait "Utopie". Je descendis du bus et me mis à sa recherche.

       Sur la côte, il y avait une petite auberge et en grimpant la falaise, je trouvai une place d'où la vue était magnifique. Je restai à l'auberge, passant les jours à sommeiller dans les hautes herbes donnant sur la mer. Cela a pu durer quelques jours, une semaine ou un mois,mais de toute façon je suis resté là quelque temps. Au fur et à mesure que les jours passaient ma gaité diminuait et je me mis à essayer de déterminer ce qui était arrivé. on pourrai dire que j'étais finalement revenu à moi-même.

       J'allai à Tokyo et y restai un moment, passant les journées à marcher dans le parc, arrêtant les gens dans la rue et leur parlant, dormant ici et là. (...)

       Je quittai Tokyo, passai par le Kansai** et allai dans le sud jusqu'à Kyushu. Je me plaisais, entraîné par le vent d'un endroit à l'autre. J'interpellai beaucoup de gens sur ma conviction que rien n'a de signification ni de valeur, que chaque chose retourne au néant.

       Mais c'était trop, ou trop peu, à concevoir pour le monde quotidien. Il n'y avait pas la moindre communication. Je pensais que l'idée d'inutilité était d'un grand bénéfice pour le monde et particulièrement le monde actuel qui se meut si vivement dans la direction opposée. A vrai dire j'errais avec l'intention de répandre la nouvelle dans tout le pays. Le résultat fut que, où que j'allasse, on m'ignorait comme un excentrique. Aussi retournai-je à la ferme de mon père à la campagne.

       A cette époque, mon père avait une plantation de mandariniers. J'emménageai dans une hutte sur la montagne et commençai à vivre une vie très simple, primitive. Je pensais que si, ici, comme producteur d'agrumes et de céréales, je pouvais vraiment démontrer ma conception, le monde reconnaîtrait sa vérité. Au lieu d'offrir une centaine d'explications, la pratique de cette philosophie ne serait-elle pas la meilleure manière ? Ma méthode du "non-agir" *** pour travailler la terre naquit avec cette pensée. C'était durant la treizième année du règne de l'empereur actuel, 1938.

        * "Ne rien comprendre" dans ce sens, c'est reconnaître l'insuffisance de la connaissance intellectuelle.

        ** Osaka, Kobe, Kyoto.

       *** Par cette expression, M. Fukuoka attire l'attention sur la simplicité relative de sa méthode. Cette manière de travailler la terre exige du travail, surtout durant la moisson, mais beaucoup moins que par les autres méthodes."

       In La Révolution d'un seul brin de paille, 1975, trad. de l'américain Bernadette PRIEUR DUTHEILLET de LAMOTHE, Guy Trédaniel éd., 2005, pp. 37-42.

     

       Notes :

       - L'explication ou l'interprétation que donne Masanobu Fukuoka du monde, de la vie, de la nature ici est fille du Tao et du Zen, et ce dernier le reconnaît volontiers dans d'autres de ses pages (et plus ou moins avec détail et références, selon ses livres). Sa présentation reposant sur des binômes pour élaborer un centre, voire le rien, le néant, le vide (la vacuité), ou encore l'assimilation de la vie et de la mort en témoignent. Sur cette dernière vue précisément, si nous ne pouvons certainement pas intégrer (assimiler, là encore) ces vastes entendements spirituels, de par notre ancrage en Occident sans doute (empreinte celtique profonde ou non, celle-ci d'ailleurs possiblement et/ou ici ou là, plus distante du Zen encore que la Modernité), nous relevons ce qui est sans doute le plus difficile à accepter, de l'Ouest, et qui est la convergence du mouvement binaire de la vie (mort) en un centre immuable, mais aussi ce qui peut ne pas être accepter : à savoir que la vie est posée comme opposition à la mort pour mieux les confondre, en une sorte de tout sans signification mais absolu, d'ailleurs très difficile à décrire (plus proche de la mort, parfois !). Simplicité et complexité extrêmes peuvent varier infiniment dans la compréhension, si jamais celle-ci s'active.

       - Après le foyer en quelque sorte incendiaire, d'autres foyers plus terre à terre viendront sans doute compléter la constellation topologique de Masanobu Fukuoka, au gré des découvertes ou relectures. De mémoire, la hutte est donc centrale, le matériau argileux, par ailleurs utilisé dans les semis, est mis en avant.

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