• Jansénisme, christianisme / GRALL - 1969-70

    Loc-Envel Keriadenn

          Église Saint-Envel (XVIe siècle et XVIIIe siècle) de Loc-Envel (Bretagne 22), le 21 août 2009.

     

       "Ma petite enfance s'accommoda de cette atmosphère. Avec les années, peu à peu, je dus remettre en cause le puritanisme qui s'y attachait.

       Une tradition libérale nous laissait dire à peu près tout ce que nous pensions sur les choses de la vie. Nous avions tous un solide esprit critique. Nous ne nous privions pas de l'exercer. Mais il y a avait un seuil à ne point franchir, celui de cette grande maison austère et parfois triste qu'est ce qu'on appelle communément la morale chrétienne. De ce côté-là, je vous l'avoue, mon enfance et ma jeunesse furent gâtées par une excessive sévérité. C'était une censure sans parole et sans visage, mais elle imprégnait toutes les pensées, toutes les actions, les choses elles-mêmes. L'art paraissait suspect aux yeux de mes parents à cause de ses représentations féminines. La grande affaire de la vie, l'amour, n'arrivait dans les conversations qu'après les bénédictions du curé. Quant ua mot sexe, n'en parlons pas. Ce mot là n'est jamais venu sur les lèvres de mes parents. Ils lui auraient donné le signe grimaçant et hostile de Satan. Ainsi toute une partie de moi-même fut impitoyablement exilée. En somme, j'ai eu une enfance gidienne. Voilà pourquoi, mes filles, les femmes me sont longtemps apparues comme des personnes redoutables et cette vision fut d'autant plus aggravée que mes sœurs étaient beaucoup plus âgées que moi et que je connus ma mère que dans la respectabilité de ses cheveux blancs.

      Même méfiance, même austérité, à l'endroit des livres, ce qui explique que mon intérêt pour la littérature ne se manifesta que tardivement : autour de mes dix-sept ans. Qu'aurai-je trouvé dans les embryons de bibliothèque dont nous disposions ici et là ? A part quelque "bons" auteurs catholiques, d'affligeants ouvrages de piété et d'insipides revues chrétiennes. Ah, la chance de Bernanos à qui furent livrés Balzac et Walter Scott dès les premiers jeudis de l'enfance. Je n'ai pas eu cette chance-là. C'est dans une prison glauque et papiste que mon imagination a dû germer et se développer silencieusement, presque clandestinement.

       Très tôt, mes filles, je fus flanqué dans les collèges, catholiques. Celui du Kreisker, à Saint-Pol-de-Léon, était une sorte d'annexe de la maison familiale. Oncles, père, frères s'y étaient succédés. Mais c'était une annexe sans soleil et sans air. On m'y remit Satan en tête. On m'y fit voir partout abominations et péchés. Je considère le jour de ma communion solennelle comme le plus malheureux de mes jours. Je crois m'être approché de la Sainte Table, ce jour-là, avec un étrange sentiment de culpabilité. Longtemps me poursuivit l'idée d'avoir fait une communion sacrilège et c'est ainsi que pendant de longues années je vécus avec moi-même comme un frère maudit.

     

       Il faut dire que mes professeurs ne faisaient rien pour atténuer mes terreurs. Au contraire. plus encore que chez moi, dans ces sacristies closes qu'étaient les institutions privées, la crainte était l'alpha et l'oméga de la religion au lieu que ce dut être la confiance. A croire que ces messieurs n'accordaient de foi au Christ que dans la mesure où ils en accordaient au Diable, et que nous dussions refuser la terre, la piétiner, la haïr pour pouvoir jouir plus tard de l'éternel bonheur. J'en veux encore à ces ecclésiastiques de m'avoir fait vivre cent saisons en enfer. Et de m'avoir en quelque sorte proposé un marché : troque ta vie charnelle contre ta félicité future. Que de temps, que de larmes, que d'efforts m'a-t-il fallu pour redresse ces aberrations et découvrir sous ce ciel noirs les verts pâturages...

       Et cependant, la veille de mes quarante ans, je me refuse à considérer ce bilan comme totalement négatif. Car de cette enfance étouffante et à demi-étouffée me sont restées deux attitudes non négligeables : le sens de la gravité de la vie et un appétit de tendresse pour ainsi dire mystique.

       Le jansénisme a ceci de bien qu'il considère chacun, personnellement, et d'une manière absolue comme responsable du bien et du mal qui règnent sur terre. Au reste, l'existentialisme ne m'apparaît que comme un succédané laïc et désacralisé de cet extraordinaire mouvement qui embrase le XVIIe siècle et donna à la spiritualité européenne quelques-unes de ses fleurs les plus fines. Depuis que je me connais, le monde m'apparaît comme un phénomène réellement extra-ordinaire, et chaque être, qu'il soit englué dans  sa nuit ou inséré dans son bonheur, comme investi d'une importance primordiale et pour ainsi dire fabuleuse. (...) Au fond, tout et tous m'importent. D'où mon réflexe de retrait. C'est comme si dans l'ordre de l'esprit également, nous devions manger les autres ou être dévorés par eux. Rien ne m'est facile, et longtemps je fus tenté de considérer la vie comme un exercice exténuant, comme une rue trop longue et trop peuplée. Trop passionnante aussi.

       Je ne suis indifférent à rien. Tout me touche, tout me pénètre. Mes filles, je ne supporte pas l'humiliation portée par les créatures humaines sur les autres créatures. Le mal absolu. La saleté. Le crime des crimes. Cela m'est insupportable. Même un chien battu dégrade le monde. Ce chien aveugle de Tréhubert, mes Divines, qui vous faisait tant de mal dans sa nuit, vous en souvenez-vous ? Ce chien aux yeux blancs, à l'attache, peut-être quémandait-il les gestes de la consolation ? Nous connaissons bien peu la douleur de nos compagnons, les animaux. Pour eux aussi, il me prend d'espérer un paradis.

       (...)

       Comment me suis-je dégagé du jansénisme ? Comment ai-je retrouvé l'essence même du christianisme, la jubilation ? En vivant, en accomplissant mon métier de journaliste, en admirant l'univers, en cherchant, cherchant toujours plus dans les œuvres de l'homme le signe mystérieux de l'amour. Toute vie, mes Divines, est une quête. En cela, vous portez un nom pour ainsi dire sacré. Comme l'écrivain Jack Kerouac, que j'aime tant, je suis un catholique solitaire, mystique et fou. Portant le sang de la Celtie, je porte le sens du voyage - et la religion est voyage. Ma foi est une méharée silencieuse et lyrique. Vous connaissez ma pauvreté. Vous savez combien en pactisant avec ce monde rivé aux règles de l'argent, j'aurai pu vous ménager une existence confortable. J'ai préféré la route libre des bohèmes et des pardons.. Je forme le vœu que vous ne m'en voudrez pas, mes Divines. Ce serait trop bête pour des fils de soleil de stagner dans les laines moelleuses du confort et de l'abdication. Que le vent de Braspart me parle encore des merveilles de l'Alliance, que j'aille à la Mer. Que tout soit poésie, que chaque créature vive et meure la bouche gorgée de bénédictions. Tout se trouve en Tout, dans l'herbe, dans l'arbre, dans le mouvement de la houle, dans l'horizon incendié  du soleil couchant. Tout est Bible, Testament, Signe. Il faut avoir des yeux pour voir et des oreilles pour entendre.

       Mais permettez que je vous parle encore de mon pays."

     

       In L'Inconnu me dévore ou "Lettres à mes filles sur l'amour de Dieu", Xavier GRALL (œuvre posthume), Calligrammes, 1984, pp. 38-46.

     

       Notes :  Ariel NATHAN a réalisé un documentaire : Xavier Grall : lettre à mes filles.

       https://arielnathan.wordpress.com/xavier-grall-lettres-a-mes-filles/

       http://www.rennes.maville.com/actu/actudet_-xavier-grall-ses-filles-parlent-de-lui-_7-1235588_actu.Htm

       - Une fois encore, les portraits des médias échappent à l'impression personnelle, en versant dans une forme de caricature.

     

    Famille GRALL

     

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