• JARDIN MIRACLES / de PRÉCY (1912) ?


    JARDIN MIRACLE / de PRECY (1912)

    JARDIN VIE HUMANITE

       Le jardin de Brigitte - Alsace, blog et jardin, accueille des grenouilles. Photographie de l'une d'elles par des visiteurs blogueurs : http://arrosoirs-secateurs.com/Le-jardin-de-Brigitte-a-Bernwiller

       Au-dessus, photographie de son jardin - très beau (extraordinaire ?) sur ses pages virtuelles -, par Brigitte elle-même : http://lejardindebrigitte.blogspot.fr/search?updated-min=2010-01-01T00:00:00%2B01:00&updated-max=2011-01-01T00:00:00%2B01:00&max-results=22

     

       "Ils formaient un cercle. Un cercle parfait, comme dessiné au compas. L'écorce argentée, rayée de noir, attira mes yeux puis ma main. A l'intérieur du cercle, illuminé par un rayon de soleil, au milieu de l'herbe et de la mousse, apparurent les corolles mauves de cyclamens minuscules. Elles m"invitaient à rentrer dans cet enclos. Et une fois à l'intérieur, je ne sais quelle joie m'envahit - oui, "m'envahit" est le mot juste, car ce sentiment pénétra en moi." (p. 23)

     

    JARDIN VIE HUMANITE

    JARDIN VIE HUMANITE

    JARDIN MIRACLE / de PRECY

       Sources : http://lejardindebrigitte.blogspot.fr/search?updated-max=2015-09-06T19:21:00%2B02:00&max-results=4&start=4&by-date=false

     http://lejardindebrigitte.blogspot.fr/search?updated-max=2015-09-06T19:21:00%2B02:00&max-results=4&start=4&by-date=false

     

       "Avec l'âge, je me rends compte que c'est surtout par l'ouïe que l'âme secrète du lieu se manifeste à mes sens d'abord, puis à mon esprit. Je parcours les allées, je pénètre dans les bosquets à travers les arbres et les rosiers sauvages. J'écoute le bruissement des feuilles, le chant des oiseaux et celui de l'eau, plus troublant. Ainsi, le jardin renaît tous les jours dans mon esprit, comme moi je renais en lui. Assis près de l'étang, au milieu des fougères et des roseaux, je revis l'émerveillement des récits de mon enfance. Et toujours des voix parviennent jusqu'à mes oreilles.

    *

       Il reste à savoir pourquoi.

       Qu'est-ce qui fait que les jardins sont devenus les derniers refuges des dieux et des hommes ? Pourquoi ne sont-ils pas assimilables, malgré les apparences, par le monde moderne, tout comme la poésie, ou la prestidigitation, ou la danse ?  Pourquoi sont-ils  toujours utiles et jamais utilitaires, donc étrangers à l'esprit marchand du bourgeois ?

      Il se peut que la seule raison de cette singularité du jardin vienne du fait que sa matière est la nature, c'est-à-dire la vie. Et la vie est tout ce qui échappe au pouvoir de la société hautement civilisée, ce qu'elle ne sait pas pour le moment, transformer en marchandise.

       Un jardin (le philosophe exigeant me pardonnera la banalité de ces propos) est toujours un lieu frémissant, un concentré de vie. Pendant que je parle, les tiges des végétaux de mon jardin continuent de s'allonger ; les bourgeons deviennent fleurs ou feuilles ; les insectes déposent leurs larves ; les abeilles transportent le pollen ; sous l'eau, les têtards se métamorphosent en grenouilles, et ainsi de suite dans un foisonnement créatif qui ne s'arrête jamais. Même en hiver, sous la terre gelée, le lieu grouille de vie : les feuilles mortes pourrissent pour former l'humus vital, des graines commencent à se réveiller, des racines poussent  et explorent l'obscurité. Même une fleur malheureuse de Madagascar ou de Brésil que l'on contraint à éclore sous nos cieux nordiques respire, boit, se nourrit, s'exprime par sa couleur, son odeur ou son ondoiement au vent.

       Et puisqu'il est une croissance constante, le jardin est toujours en mouvement. Sans cesse, sous l'effet du vent, du soleil et des imprédictibles péripéties de la vie, il modifie son visage. Tout comme vous et moi. C'est le flux de vie ininterrompue que les sages chinois appelaient le Tao, c'est-à-dire la Voie. Tout est dans le Tao, disaient-ils, et essayer de s'en éloigner n'est que source de malheur.

       Le temps du jardin est donc celui de la vie. Il ne ne pousse pas vers l'avant, comme le temps mécanique qui régit désormais nos vies, car un vrai lieu nous enracine toujours dans le temps présent. Maintenant et ici. Pas de buts à atteindre, pas d'objectifs à remplir, car la vie n'a qu'un fin : elle-même. Et la beauté aussi, qui naît constamment du processus de la vie. A l'inverse du système capitaliste, qui a besoin d'une croissance constante pour survivre et qui demande des efforts sans fins aux hommes qui le subissent, le monde naturel croit spontanément et se suffit à lui-même dans un présent éternel, lent et doux. C'est la leçon du monde végétal. Retrouver cette vie, la vraie, et ce temps de la nature qui est aussi notre vrai temps, celui que connaît notre corps animal - voilà ce qui nous pousse à ouvrir le portail d'un enclos de verdure et à y entrer, chaque fois, comme si on pénétrait dans un monde à part. C'est cela le don du jardin.

    *

       Voilà, en quelques mots, pourquoi depuis le siècle dernier, c'est-à-dire depuis le début de la révolution industrielle, le jardin contredit  la modernité qui l'encercle.

       Certes, ceci est vrai surtout pour les beaux jardins que nous a légués le passé et qui résistent à la barbarie des restaurations modernes ou aux assauts des touristes. Mais qu'en est-il des grands parcs que nous voyons apparaître autour de nous, de Central Park à Hyde Park, en passant par les squares et jardins et publics parisiens, comme les Buttes-Chaumont ?

       Ces "parcs urbains" sont destinés, selon la terminologie courante, à l'usage public, et ils n'ont qu'un but : offrir aux citadins, coupés de la nature et constamment entourés par un décor gris de fumée, des espaces où respirer mieux, marcher plus lentement, s'asseoir, perdre du temps, ce même temps qu'ils passent leur vie à essayer de gagner. Initiative louable, certes, mais comment ne pas voir dans ces lieux des succédanés des jardins du passé ? Les grottes de rocaille qu'on y aménage pour amuser le public et lui offrir de jolis tableaux pittoresques sont des parodies des grottes des jardins anciens, faites pour réveiller notre capacité à nous émerveiller. Et que dire de ces statues de premiers ministres, rois et généraux imitant gauchement les sculptures qui autrefois ajoutaient du mystère du jardin ? Mais le pire, ce sont bien sûr, les faux petits temples grecs et romains où l'on ne célèbre plus rien si ce n'est les rites innocents du loisir bourgeois du dimanche.

       Oh, j'entends déjà le lecteur protester. Partisan, fervent du progrès, il m'accuse, bien évidemment, d'élitisme. "Dans notre société démocratique, dit-il, très indigné, les parcs sont aménagés par le pouvoir public pour le bien de tous, et non par les princes et les riches oisifs pour leur usage personnel. Et c'est tant mieux !" Est-ce que par hasard je souhaiterais revenir en arrière, à l'époque des rois, des abus  et des privilèges arbitraires ? Je rappellerai simplement au lecteur que le parc de Versailles n'était pas fréquenté que par la cour mais aussi parle tout-venant, comme nombre de parcs princiers européens. Il sera sans doute étonné d'apprendre que les propriétaires de villas romaines du XVIe siècle et du XVIIe siècle laissaient leurs jardins ouverts au "petit peuple", afin qu'il vienne s'instruire en contemplant la beauté de la nature et de l'art. Je lui citerai un ami philosophe italien, selon qui les beaux parcs anciens n'étaient pas faits pour des princes mais pour que n'importe qui puisse s'y comporter en prince.

       Cela étant dit, je dois l'avouer : je n'ai pas oublié les agréables après-midi de paix et de lecture que je passai, jeune homme, dans de ravissants squares parisiens. De temps à autre, je levais les yeux pour regarder l'agitation des boulevards, à travers les grilles et les frondaisons des bouleaux et des saules. Comment ne pas aimer ces lieux de désœuvrement ? Sans parler de certains jardins publics de Paris qui, la nuit, s'animent d'ombres furtives et d'une vie dont la ville, dehors, ne sait absolument rien.

       Est-ce que ces parcs urbains sont habités par un génie ? Possèdent-ils un caractère particulier, l'ambiance qui fait d'un simple espace un véritable lieu ? Sont-ils, à l'instar des jardins antiques, des ruptures dans le tissu de la ville, des endroits entre parenthèses, un peu comme les scènes de théâtre, les cimetières, ou les asiles de fous ?

    *

       Pour le savoir, suivons ce monsieur qui marche dans la rue.

       Pour quelque motif qu'il ne comprend pas lui-même, il ralentit son allure d'homme pressé et hésite devant l'entrée d'un jardin, disons Saint Jame's Park. De tout évidence, il se rend à pied à son bureau, à Picadilly ou sur le Strand. Il porte un costume très strict et, sous le bras, l'inévitable cartable. D'ailleurs, tout chez lui est inévitable. C'est un beau matin de début de printemps. Plus précisément, c'est l'instant où le jardin garde un peu son aspect hivernal tandis que la terre frémit dans l'attente de l'éclosion. Les arbres sont nus mais les pelouses, pas encore tondues, commencent à se remplir de minuscules primevères. L'espace vide du jardin, lui, se remplit de la lumière froide du soleil. Tout, dans cette entre-saison, a l'air vaste, lent et silencieux. Est-ce le contraste avec la ville ? On dirait, en tout cas, que le jardin a appelé notre employé qui, sans se douter de rien, pousse enfin le portillon et entre. Cinq minutes volées à sa journée bien remplie à l'avance, et pourquoi pas ?

       Il se promène maintenant, à pas incertains. Que voit-il ? Un ancien parc royal, l'un des plus beaux d'Europe, transformé en jardin public mais qui a su garder quelque chose de son ancienne splendeur. Sous les apparences bien ordonnancées, un lieu au caractère fort mais indéfinissable, comme tout vrai lieu. De l'eau scintillant au soleil, un peu plus loin : c'est un lac. Sur les branches des rosiers, les premiers boutons, les fleurs à venir. Des chaises, vides ou occupées par des oisifs, des femmes ou des clochards taciturnes. Que faire ? S'asseoir ? Continuer à marcher le long de ces allées qui ne cessent de bifurquer ? Finalement, notre employé s'assied sur un banc. Il ferme les yeux afin de les protéger du soleil, et voilà le bruit du vent, comme si on n'était pas en plein centre de Londres mais à la campagne. Il se souvient d'autres jardins, d'autres moments tout aussi agréables et paisibles, il pense aussi à des lieux qu'il n'a jamais vus mais dont il rêve depuis toujours : les steppes canadiennes habitées de silences interminables, la jungle indienne où des temples apparaissent au milieu des arbres et des lianes, et Dieu sait quoi encore. Et cet abandon doit être bien doux, car notre employé, un peu étonné de lui-même, le laisse durer. Il jouit de tout ce qui l'entoure, comme un animal se prélassant au soleil, heureux tout simplement d'être là. Il a oublié le temps qui est en train de passer. Le temps, tiens ! Ce mot devrait suffire à la faire sursauter et l'arracher à sa rêverie. Au contraire, il l'amuse. L'employé le retourne dans son esprit, il le savoure et de fil en aiguille il le transforme en tempo. En effet, il entend maintenant des notes. Sont-ils en train de jouer de la musique, à cette heure du matin, en cette saison ? Il ouvre les yeux : non, le kiosque, un peu plus loin, est vide. Pourtant, c'est bien  une musique qui emplit le jardin, à peine audible, toujours sur le point de disparaître dans l'air. L'employé sourit.

       Que se passe-t-il dans son cœur ? Il respire, en ce moment, avec le souffle même du jardin. Chaque pièce de ce puzzle qu'est l'existence tombe à sa place. Abandonné ainsi au lieu, l'employé vient de retrouver, sans s'en rendre compte, l'unité de tout son être. La bataille entre le corps et l'esprit, entre la raison et le sentiment qui, nous le savons, accable l'homme moderne et fait de lui un être divisé, étranger à lui-même, a cessé peu à peu. Et notre ami ne désire plus, il ne cherche plus rien car ici la vérité n'est pas à pourchasser, elle est donnée à chaque instant. Il approuve le monde tel qu'il est.

       Mais vite, réveillons-le. Cela fait déjà une demi-heure qu'il est assis ainsi, il se met en retard ! Laissons-le se lever et se secouer comme pour reprendre ses esprits. Le voilà déjà dans la foule qui marche le long du Mall. Dans quelques instants, il ne pensera plus à cette halte à Saint Jame's Park. Ou peut-être que non, il ne l'oubliera pas et le souvenir de ce moment de liberté s'est déposé quelque part au fond de son âme. C'est une belle matinée de début de printemps. Le jardin a l'air vaste, lent et silencieux. La vie nouvelle gronde sous la terre."

       In Le Jardin perdu, Jorn de PRÉCY (1912), trad. Marco MARTELLA, Actes sud, coll. "Un endroit où aller", 2011, pp. 64-72.

    « Court DOMINIQUE A. CRESCENDO.MOUSSE, tu pousses. »