• Jardin sauvage / de PRÉCY - 1912 ?

     Cultiver le sauvage ?

    Jardin sauvage/ De PRECY - 1912 ?

       "Trellis wallpaper design (1862), William MORRIS (1834 - 1896), Philip WEBB (1831 - 1915)... At first Morris was hesitant about his design skills. The pencil lines show how often he revised his ideas; he asked his friend, the architect Philip Webb, to draw the birds." Source : http://www.wmgallery.org.uk/collection/themes/william-morris/object/trellis-wallpaper-design-a472-1862/page/3

     

     "Depuis quelques années, une nouvelle expression circule dans le monde des jardins, timidement, presque clandestinement : le jardin sauvage*". Il s'agit d'une tendance extrêmement minoritaire dans notre pays, et complètement inexistante en Europe. Peu de jardiniers et de paysagistes connaissent la signification exacte de cette formule, ce qui augmente grandement son mystère. "Comment un jardin pourrait-il être sauvage ?" se demandent les lecteurs des revues de jardinage, non sans méfiance, car cet adjectif semble contenir comme une vague menace pour l'esprit civilisé. Qu'ils se rassurent. Dans la pratique, les quelques jardins sauvages que l'on voit apparaître çà et là ne constituent aucun danger  : ils sont parfaitement sages ! Et même s'ils sont un peu plus dépeignés que les jardins à la mode, même si la nature spontanée y occupe davantage de place, ils sont loin de tenir leur promesse. Pourtant, quelle jolie image  : un jardin barbare, indompté, un lieu où l'homme peut cohabiter avec une nature en liberté, retrouver le chemin du retour... (...)

       (...)

    *

       Qu'entend-on aujourd'hui par "jardin sauvage" ? Un ensemble de techniques, voilà tout. (...)

       (...) Or, pour moi, c'est l'ensemble du jardin qui exige d'être libéré de toute forme artificielle. La nature poussant librement, à peine guidée par la main du jardinier, doit pouvoir dialoguer avec la demeure, l'espace du végétal doit se mélanger avec celui de l'humain, jusqu'à se confondre avec lui.

    *

       Un jardin sauvage vous réserve tous les jours des joies inattendues, des surprises sans fin qui vous récompensent des efforts de vos mains et de vos muscles. Chaque printemps des fleurs nouvelles que vous n'avez pas semées fleurissent autour de vous ; une saison particulièrement pluvieuse tapisse les allées de mousse, créant un sol moelleux dans lequel vos pieds s'enfoncent doucement ; des arbres et des arbustes qui se développent librement deviennent peu à peu des recoins intimes, tandis que ceux qui meurent laissent apparaître brusquement des vues nouvelles...

       "Mais à quoi sert le jardinier, s'interrogera-t-on, dans un tel jardin ?" Eh bien, il est là uniquement pour réguler ce mouvement constant de la vie, ses énergies. Semblable à un directeur d'orchestre, il dirige la musique secrète du jardin. Comment ? En arrachant les végétaux envahissants devenus dangereux pour leurs voisins ; en dessinant des allés à l'aide d'une faux à travers les prairies fleuries ; en plantant des végétaux horticoles qui se mélangeront avec les sauvages ; en protégeant le silence et la paix dont tout beau lieu a besoin. Ainsi tous les jours, il participe à la création du jardin, à sa naissance éternelle.

       Mais il doit apprendre à poser de temps en temps ses outils. Au lieu de s'affairer sans cesse, il doit comprendre où il est, quelles sont les forces à l’œuvre dans son jardin. Parfois, ne rien faire est le meilleur choix. Parfois, ne rien faire est le meilleur choix. Parfois, il suffit  d'un geste ou deux de la main, effectués au bon moment. Les sages taoïstes ne disaient pas autre chose lorsqu'ils prêchaient le wu-wei, le "non-agir". Ne pas agir, cela veut dire ne pas essayer d'aller au-delà de ce qui surgit spontanément, ne pas s'engager dans des actions, même bien calculées, dont le but est d'obtenir plus que ce qui offert par la vie. Ainsi, seule règle du jardinage sauvage est : faites-en le moins possible, laissez à la nature le gros du travail, retirez-vous le plus possible du tableau. Et le seul slogan, s'il en faut un : jardiniers, soyez paresseux ! Oui, dans mon jardin idéal, le jardinage est avant tout une œuvre du cœur et du regard. (...)

       Le lecteur l'aura compris : cette approche du jardin est la seule qui, à mes yeux, permettrait de réintroduire de la magie dans le jardin, et dans le monde aussi. Il ne s'agit pas de créer l'illusion que le jardin se fait de lui-même et que le jardinier n'y est pour rien, mais de retrouver les racines sauvages de ce lieu, son âme primitive. (...) Nous, modernes, pour qui la nature est devenue une parfaite étrangère, pouvons le faire en laissant la vie s'épanouir le plus librement possible, en jouant avec le végétal à l'état "brut". Le jardin est sauvage par nature. Trop s'éloigner des origines, comme c'est la cas de nos jours, ne peut qu'être néfaste. (...)"

       * On associe souvent ce style de jardin à William ROBINSON (1837-1935). Ami de Jorn de PRÉCY, il est l'auteur de The Wild Garden, ouvrage fondamental de l'histoire du jardin moderne, malheureusement jamais traduit en français. Ses relations avec de Précy furent complexes. Ils étaient tous les deux émigrés (Robinson était irlandais), tous les deux passionnément attachés à leur vision du jardin et toujours prêts à se lancer dans des polémiques virulentes contre ceux qui ne les partageaient pas. Gertrude JEKYLL, l'amie commune, raconte qu'à la suite d'une dispute plus animée que les autres qui eut lieu à Greystone, les deux hommes ne s'adressèrent plus la parole. (...) (N.d.T.)

       In Le Jardin perdu, Jorn de PRÉCY (1912), trad. Marco MARTELLA, Actes sud, coll. "Un endroit où aller", 2011, pp. 110-114.

       Voir aussi : http://lacurieusehistoiredumonde.centerblog.net/5808419-Jardin-sauvage

     

       Note : Ici, la nature est assimilée au cadre végétal, minéral et animal spontané. Ce n'est pas notre vue, même si nous pouvons entretenir la confusion au gré des billets, en laissant d'autres parler ou par facilité de compréhension. La nature ne se réduit ni à un cadre, ni à une extériorité. Elle est partout chez elle, dès que vie palpite et même sans cœur, ni sang, ni sève. Qu'elle entre !

     

    Jardin sauvage/ De PRECY - 1912 ?

       "Detail of Woodpecker tapestry, 1885." Source : http://www.wikiwand.com/en/William_Morris

     

    Jardin sauvage / de PRÉCY - 1912 ?

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       "Wild fox in the Granton Garden, February 2006". Puis "Wychwood Wild Garden is a beautiful woodland and garden, close to the centre of Shipton-under-Wychwood in Oxfordshire". Et grands coups de vent ont sévi, ce début avril. Le petit roncier est désormais arasé...

       Sources : https://en.wikipedia.org/wiki/File:Wild_fox_in_the_Granton_Garden.jpg

       http://www.wychwoodwildgarden.org.uk/

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