• Jardiner politique / de PRECY (1912) ?

     Avec MORRIS, CARPENTER, RUSKIN, SHAW...

    Jardiner politique / de PRECY (1912)Jardiner politique / de PRECY (1912)

       Vues de Kelmscott Manor, l'une des fameuses résidences de William MORRIS. Aquarelle de May MORRIS, fille. Source : http://williammorristile.com/morris_arts_and_crafts.html

       La photographie de la pergola : trace perdue pour l'instant. (Pinterest ?)

     

    WIlliam MORRIS (Jardiner politique / de PRECY (1912)

        Vues de Kelmscott Manor. "Kelmscott Manor House from the Orchard." Du verger, donc. Source : http://williammorristile.com/morris_arts_and_crafts.html, après une photographie actuelle prise du même angle ou presque, d'Andrews BROWN : http://www.panoramio.com/photo/58546689

     

       " "Mais le rêve de dominer la nature est tout ce qu'il y a de plus naturel !" nous expliquent nos amis philosophes. "Le mâle ne domine-t-il pas la femelle ? Le puissant n'exerce-t-il pas spontanément son pouvoir sur le faible ? L'homme moderne a réalisé une exigence essentielle, innée, donc naturelle de l'espèce humaine. CICÉRON, déjà, proclamait que le devoir de l'homme est de comprendre la nature afin d'exploiter ses ressources et l'asservir. Et le Dieu de la Bible lui-même n'a-t-il pas demandé à Adam de nommer tous les êtres qui peuplaient l’Éden pour qu'il devienne le maître de la création ?

       Nos philosophes se trompent, comme d'habitude. J'ai déjà mentionné les peuples primitifs qui depuis toujours vivent en équilibre avec le milieu naturel qui les nourrit et qu'ils ressentent comme supérieur. Quant au récit biblique, je ne peux que conseiller à nos philosophes de mieux lire la Genèse. Cela les étonnera grandement d'y apprendre que le Créateur ne fit que confier le jardin d’Éden à Adam afin que celui-ci le soigne, et qu'il en devienne le jardinier :

       "L’Éternel Dieu prit l'homme et le plaça dans le jardin d’Éden pour le cultiver et le garder..."

       Quand à l'acte de nommer les êtres, s'agit-il d'une prise de possession ? Seul l'esprit avide et étriqué du bourgeois ne voit pas qu'un tel geste est, en vérité, un geste d'amour. De la même manière, les parents choisissent les prénoms de leurs enfants, sans que cela fasse d'eux les propriétaires de leurs rejetons. Leur rôle est de protéger la vie, de favoriser la croissance.

       Vous comprenez où je veux en venir : l'homme, héritier d'Adam, ne devrait pas se considérer comme le propriétaire de la terre mais comme son gardien. N'est-ce pas ce que les animaux et les plantes demandent ? Que se passerait-il, si l'homme civilisé renonçait à conquérir la nature et commençait à habiter la terre en jardinier (1) ? Il ne s'agit pas simplement de préserver les beaux paysages des assauts de la modernité, mais de modifier en profondeur notre relation au vivant, jusqu'à considérer notre planète entière comme un vaste jardin. Car, si le jardin est le seul lieu où le rêve d'une relation harmonieuse entre homme et nature est encore réalisable, pourquoi ne pas élargir les frontières de cette utopie à l'échelle de la terre ?

       Cette idée me poursuit depuis des années. Voilà le génie du jardin, me dis-je, voilà ce que ce lieu a à dire à notre époque : qu'une humanité enfin apaisée peut, si elle le veut, vivre dans ce grand enclos qu'est la terre, occupée à soigner la vie.

    *

       Le moment est venu de faire un aveu à mon lecteur : il y a quelques décennies, j'ai eu la faiblesse de me laisser tenter par la politique ! Fort heureusement, cette expérience ne dura qu'une dizaine d'années, au cours desquelles j'essayai de diffuser mon idée de l'"homme-jardinier" dans les milieux les plus progressistes du pays. Ce fut bien entendu un désastre.

       Comme elle me semble lointaine, cette époque de réunions dans les banlieues industrielles de Liverpool et de Manchester, dans des pubs qui sentaient la sueur, les vêtements mouillés de pluie et la bière... Néanmoins, comme tout ce qui appartient au passé, ces années me paraissent aujourd'hui plus douces qu'elles ne le furent et je ne serais pas mécontent de pouvoir les revivre, malgré mon allergie aux chants militants, aux slogans et aux bagarres avec la police. D'ailleurs, mon engagement politique et les déceptions qu'il m'a procurées m'ont permis de beaucoup apprendre et de rencontrer les personnages les plus exceptionnels de mon époque. Ils rêvaient tous, et sincèrement, d'une société sans classes et sans injustices. ils souffraient devant le spectacle de l'exploitation de l'homme par l'homme et ils luttaient courageusement contre la société capitaliste, arrogante et philistine, de l'Angleterre victorienne. Malheureusement, ils étaient les enfants de cette même époque qu'ils combattaient. Pour la plupart d'entre eux, tout comme les bourgeois qu'ils détestaient, l'homme se réduisait à ses besoins matériels. ils ne parvenaient pas à renoncer à une vision étriquée, scientifique et darwiniste de l'homme et de la civilisation (2). Tout ce qu'ils voulaient, c'était modifier le modèle économique en place, changer les modes de production, redistribuer de manière égalitaire les richesses du pays... Pas tous, certes. il y avait des exceptions notables comme mon ami Edward CARPENTER, l'un des rares camarades qui me restent de cette époque et qui vient encore, de temps à autre jardiner avec moi à Greystone (3). S'inspirant du grand poète américain Walt WHITMAN, il prônait un retour à la nature primordiale, un rejet radical de la civilisation occidentale désormais exsangue. (...)

       Mais les autres, tous les autres... Pouvais-je vraiment m'étonner si mes amis communistes et anarchistes avaient autant de mal à adhérer à mes idées ? (...)

       Un soir, je m'en ouvris à mon ami, le si amèrement regretté William MORRIS (4). Nous étions dans la jardin de Kelmscott, où il habitait alors. (...) Il s'écria :"Mais mon cher Jorn, vous ferez sans doute un beau jardin avec toutes ces idées, mais pas une révolution !" J'ai ri avec lui. Par amitié (...).

       Mais je ne lui en voulu pas pour cela. Cher William... Outre l'affection que j'éprouvais à l'égard de cet homme qui avait mis au centre de sa vie l'amour des autres, la beauté et le goût pour tout ce qui est simple, vrai et naturel, il y avait les leçons que j'avais apprises dans son beau lieu de Kelmscott. Jamais je n'ai vu un jardin pareil ! Certes, c'était là que, pour la première fois, j'ai observé des fleurs spontanées pousser côte à côte avec des fleurs horticoles. C'est là que j'ai compris de quelle manière on peut aménager un jardin qui ressemble à un paradis grâce à la présence des plantes sauvages. Morris m'a appris qu'un églantier sera toujours plus beau que n'importe quel rosier obtenu par hybridation, et que le secret de la beauté est toujours à chercher, comme le faisaient les anciens, dans la nature. Chez lui, le jardin n'était pas un simple espace de loisir, mais un lieu de vie, où d'autres manières d'être au monde pouvaient être expérimentées - mais je parlerai de cela plus avant. (...)

       Depuis il est vrai, il m'arrive de douter de ma philosophie de l'homme-jardinier. Maintenant que je suis vieux, je ne peux m'empêcher de voir là encore la marque de l'anthropocentrisme dont on a tant de mal à se débarrasser. Certains soirs d'hiver, lorsque mes pas m'amènent vers les parties reculées de mon jardin, là où ils ressemblent le plus à une forêt sauvage, et où règne souvent un silence impénétrable, il m'arrive de penser que ces idées sont, elles aussi, le fruit d'une vanité. (...) Je me dis que je suis moi-même victime d'une vision bêtement hiérarchique de la création, avec moi, être humain, tout en haut de la pyramide. Ne serait-il pas plus sage de penser, comme le moine zen ou hindouiste, ou comme l'Indien d'Amérique, que l'homme peut dialoguer d'égal à égal avec un brin d'herbe ou une montagne, qu'il fait partie d'un tout qui le dépasse mais avec qui il est à tout moment connecté ? N'est-ce pas là la vraie humilité que l'homme occidental devra, un jour ou l'autre, réapprendre ? Les sages chinois parlaient souvent du chemin du retour. Redevenir enfant, voilà leur ambition la plus profonde. Retrouver l'innocence avec laquelle un enfant découvre un monde infiniment plus grand que lui, avec qui il sait encore parler, jouer, en un mot : créer.

      Et s'il n'y avait que cela comme moyen de faire de la politique de nos jours ?

       (1) En français dans le texte (N.d.T.)

       (2) De Précy fait probablement référence ici à une polémique qui l'opposa au dramaturge et essayiste George Bernard SHAW (1856-1950). Celui-ci avait fondé sa philosophie sur le concept darwinien d'évolution. De Précy, selon qui la nature n'avait aucun objectif à atteindre, critiqua avec véhémence sa théorie d'après laquelle la nature imparfaite luttait en permanence pour atteindre à une perfection. (N.d.T.)

       (3) Edward CARPENTER (1844-1929), écrivain,poète, philosophe et activiste socialiste. Sa pensée est parfois proche de celle de Jorn de Précy (voir E. Carpenter, La civilisation, ses causes et ses remèdes, 2009, éditions du Sandre). Les deux travaillèrent ensemble sur un traité sur les philosophies orientales qui ne sera jamais publié et dont il ne reste, malheureusement, aucune trace. (N.d.T.)

       (4) William MORRIS (1834-1896), artiste et écrivain, père du mouvement Arts and Crafts, fustigateur du mauvais goût victorien, radicalement opposé aux valeurs marchandes et matérialistes de la société de masse. Il prôna un retour à l'artisanat pré-industriel. Il fut l'un des premiers défenseurs de l'environnement, du paysage et du patrimoine architectural anglais menacés par l'industrialisation. (N.d.T.)

        In Le Jardin perdu, Jorn de PRÉCY (1912), trad. Marco MARTELLA, Actes sud, coll. "Un endroit où aller", 2011, pp. 82-92.

     

       "Plus près de nous, d'autres grands esprits du pays, notamment John RUSKIN et William Morris (encore lui), en rêvant avec tendresse des cottages gardens d'autrefois, ont essayé de remettre au cœur du jardinage la passion pour la nature. De leur point de vue, le jardin sauvage était une manière de repenser la paysage, la place de l'homme dans le monde naturel surtout, une question de passion. Il allait de pair, chez ces penseurs socialistes, avec leur aversion pour la société industrielle. (...)"

        In Le Jardin perdu, Jorn de PRÉCY (1912), trad. Marco MARTELLA, Actes sud, coll. "Un endroit où aller", 2011, pp. 108-109.

     

    Jardiner politique / de PRECY (1912) ?

        Source : https://dantisamor.wordpress.com/2013/06/26/but-kind-and-dear-is-the-old-house-here-william-morriss-bed-and-kelmscott-manor/

       Pour visiter Kelmscott Manor en vidéo (avec demande de soutien) :

      https://www.youtube.com/watch?v=9sTld4OhSl4&ebc=ANyPxKpMCYZGd-Drhs2HOI3n_QPCBzCleg9Qh7ABQ-9vTbvtO0PSFI85_H3YmlYvtWbiqidKhYry

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