• LA MENACE NUCLÉAIRE / ANDERS

     CONSIDÉRATIONS RADICALES SUR L'ÂGE ATOMIQUE.

    LA MENACE NUCLÉAIRE / ANDERS

       Acheté dans un magasin de déstockage, sur une grosse pile boudée, entre de la nourriture à conservation longue (morte ?) et des lots de chaussettes d'homme, à moins que ce ne soit des gadgets pour cheveux, il y a un an ou deux ou trois, pour une bouchée de pain (le prix d'une ou deux baguettes de pain blanc).

     

       "Je suis vraiment le dernier à sous-estimer la capacité d'anéantissement des réacteurs nucléaires, mais la jeunesse d'aujourd'hui s'est si exclusivement focalisée sur le problème des réacteurs qu'elle ne voit quasiment plus le danger de la guerre nucléaire. En réalité, c'est le mouvement contre la guerre nucléaire qui éclaire le mouvement contre les centrales.

        C'est à la jeune génération des "verts", celle dont les parents ont encore organisé des Ostermärsche, des Marches de Pâques, et qui s'est fixé comme unique objectif d'empêcher qu' "Harrisburg" se répète - ce qui est bien sûr également indispensable - que je destine, sans le moindre jeu de mot cynique sur l'immaturité de ce qui est encore vert, la seconde édition de ce livre qui, malheureusement, ne vieillira jamais.

       Vienne, février 1981.

       Günther ANDERS"

      In La Menace nucléaire, Considérations radicales sur l'âge atomique (1981), éditions du Rocher / Le serpent à plumes, 2006, p. 13.

     

       Günther ANDERS m'a dramatiquement dessillée quant à l'avenir social probable de l'humanité (liée à la technique et au bien), lu grâce aux torchères d'Annie LE BRUN. Le regard averti, à l'affût, engagé et synthétique du philosophe des grands chemins a conclu jusqu'en 1981 d'un avis de menace mortelle totale avec un corollaire manifeste d'aveuglement général soutenu par un manque impardonnable d'imagination. Aujourd'hui, toute activité industrielle concourt au même horizon destructeur, tandis que la torpeur indifférente ou l'indifférence endormie traverse majoritairement l'humanité, à l'exception du "réchauffement climatique" devenu noyau de réveil combattant exclusif en passe autoritaire.

      Des conclusions d'Anders sur le nucléaire devenues modus vivendi généralisé dans un univers qui s'enfonce dans l'oubli déni - certes intranquille - quand ce n'est pas le rejet de toute critique, toute négation pour mieux baigner dans l'optimisme positiviste. Quand la porte ouverte est une vanne... où les innovations productives les plus basiques atteignent l'humanité à chaque échelle biologique... sur fond d'impuissance (sentiment prioritaire ? aux lourdes conséquences).

     

       "Amoureux solitaires", LIO, 1981. "Eh toi, dis-moi que tu m'aimes, même si c'est un mensonge puisque je sais que tu mens... La vie est si triste... Oublions tout, nous-mêmes, ce que nous sommes vraiment... Tous les jours sont les mêmes... Amoureux solitaires dans une ville morte... Amoureux imaginaires, après tout qu'importe... Que nos vies aient l'air d'un film parfait. Un peu de beauté plastique pour effacer nos cernes, de plaisir chimique pour nos cerveaux trop ternes... Que nos vies aient l'air d'un film parfait." "Aahahaahahhhhha..." (rires - français ? - sur l'auto-collant made in Japan posé une grosse voiture de fabrication allemande). Roulements de tambour...

     

       "La discussion des problèmes est plus urgente aujourd'hui qu'à l'époque. (...) Cette dernière raison se distingue des précédentes [la montée quotidienne de l'angoisse (toujours à juste titre) devant les formes aussi multiples qu'apocalyptiques de pollutions de l'environnement]. Il faut dire qu'avec l'angoisse que suscitent les multiples dangers auxquels l'humanité est aujourd'hui exposée, la menace absolue que représentent les armes nucléaires a fini par devenir, aux yeux de millions d'hommes, une menace relative ou, du moins - ce qui revient quasiment au même -, une menace parmi d'autres. Finalement (c'est ainsi que pensent bien sûr ces millions d'hommes et on ne doit pas les en blâmer), on ne peut pas s'occuper quotidiennement de toutes les menaces à la fois. En outre, il y a fort à parier - ce soupçon ne me semble pas infondé - que voir l'angoisse atomique ainsi recouverte par d'autres angoisses arrange bien certains cercles politiques et militaires à moins que ce ne soit carrément eux qui aient suscité ces diverses angoisses et continuent de les manipuler aujourd'hui dans le seul but d'affaiblir le Mouvement anti-nucléaire. Quoi qu'il en soit, on ne débat plus aussi souvent du "danger nucléaire" et c'est à peine s'il constitue encore un cheval de bataille pour l'opposition : on l'a déjà quasiment oublié. La menace que constitue l'oubli de la menace me pousse à croire qu'il est opportun de ramener cet objet au premier plan. Il est aussi parfaitement possible que mes textes de l'époque n'aient pas épuisé le sujet et n'aient après tout pas répondu à certaines questions décisives. C'est fort possible, mais ce qui m'importe avant tout aujourd'hui, c'est qu'il soit à nouveau question du "danger nucléaire" qui s'est, entre-temps, évanoui."

       In La Menace nucléaire, Considérations radicales sur l'âge atomique (1981), éditions du Rocher / Le serpent à plumes, 2006, pp. 16-18 ("Remarques préliminaires").

     

       "Il fait alors comme s'il ne sentait pas leur angoisse. Il avait attendu cet instant depuis des mois et rien n'était plus éloigné de ses intentions que de les libérer avant l'heure. Les cris des âniers se perdaient dans les faubourgs, les marchands de fruits avaient cessé de travailler, les ombres commençaient à s'allonger et, au-dessus des toits, un premier nuage blanc faisant son apparition. Les cinq hommes étaient toujours là comme paralysés et les balcons étaient toujours remplis des autres victimes immobiles de la prière de Noé. Aucun d'entre eux n'auraient pu dire depuis combien de temps il était là au moment où Noé tendit sa main pour voir s'il pleuvait et déclara :

       "Il est encore temps d'agir, et ajouta : c'est pour aujourd'hui."

       Il les libéra par cette formule :

       "La représentation est terminée", puis rentra chez lui.

       (...)

       Si Noé n'avait pas trouvé le courage de se quereller, de jouer la comédie, d'entrer en scène revêtu de cette tunique faite de sacs et recouverte de poussière afin de renverser le temps, de verser d'avance ses larmes et de dire la prière destinée aux morts pour ceux qui vivent encore et ceux qui ne sont pas nés, non seulement l'arche n'aurait jamais pu être construite - l'unique et pitoyable arche qui fut finalement réalisée au lieu de la flotte que Noé avait autrefois esquissée et espéré construire -, mais nous non plus, nous serions pas là, nous, ses arrières petits-fils, et aucun d'entre nous n'aurait eu le bonheur d'admirer la beauté du monde le qu'il a reverdi par la suite (...)."

       In La Menace nucléaire, Considérations radicales sur l'âge atomique (1981), éditions du Rocher / Le serpent à plumes, 2006, pp. 31-33 ("L'avenir pleuré d'avance - 1961").

     

       "Le Saut (1958)

       1 - Vers la grande puissance en passant par la toute-puissance

       (...) Si c'est un saut d'un nouveau genre, c'est parce qu'il s'agit d'un saut dans l'absolu et parce qu'il se distingue, en tant que tel - d'une façon qualitative, si l'on veut -, des "sauts d'une qualité d'une qualité dans une autre" dont nous sommes désormais familiers.

       Que visons-nous avec cette nouvelle expression de "saut dans l'absolu" ?

       Notre statut divin : le fait qu'en possédant les "armes nucléaires", nous ayons gagné la toute-puissance. Car le nouveau saut, dont il est ici question, est celui qui nous fait passer du statut d'êtres possédant une grande puissance à celui d'êtres tout-puissants.

       Bien sûr, notre statut divin ne l'est pas vraiment au sens théologique. Il n'inclut bien sûr pas la toute puissance de créer. Il s'agit - en fait - et c'est bien assez révoltant - d'une "toute-puissance" au sens négatif. Cette "toute-puissance" fait référence au fait que nous avons désormais entre nos mains le pouvoir apocalyptique de décider de l'existence ou de la non-existence de l'espèce humaine (et probablement même de toute vie terrestre). Politiquement, cela signifie (...) que (...) la puissance des entités politiques (...) est devenue aujourd'hui sans limites. (...)

       Première absurdité : L'infini poussé à l'infini

       (...) Il semble en revanche évident, malgré toute l'évidence de cette analogie, qu'on peut accumuler cette toute-puissance comme on accumule d'autres produits et qu'on peut en "améliorer" la qualité comme on améliore celle d'autres produits ; il semble donc évident qu'on peut pousser l'infini à l'infini. Sans scrupule (c'est-à-dire sans même pressentir qu'on procède ce faisant, de façon analogique), on tire de la règle qui vaut pour la plupart des produits normaux d'hier et d'aujourd'hui des conclusions pour les produits "absolus" d'aujourd'hui, qui sont pourtant d'une tout autre nature et requièrent, par conséquent, un tout autre traitement (aussi bien théorique que pratique).

       Nous avons soutenu ailleurs (L'Obsolescence de l'homme) la thèse selon laquelle l'homme d'aujourd'hui serait incapable de se représenter ce qu'il produit réellement. Croyant encore pouvoir rendre compte de ce qu'il produit aujourd'hui à l'aide de catégories et de méthodes datant d'hier, il serait par conséquent devenu obsolète. Ce "décalage prométhéen" entre ses facultés de "produire" et d' "imaginer" constituerait l'essence ou la scandaleuse absence d'essence de l'homme d'aujourd'hui. (...)

       Deuxième absurdité : La pluralité des toutes-puissances

       (...)

       Troisième absurdité : "Vers la grande puissance en passant la toute-puissance"

       Des États qui, de n'importe quel autre point de vue que le point de vue nucléaire, sont petits, c'est-à-dire incomparablement plus petits que d'autres, pourraient essayer d'acquérir, en même temps que cette toute-puissance, une puissance  comparables à celle des grandes puissances ; certains l'ont déjà fait. Le cas de la France (mais il n'est pas unique) montre que des États, qui ne sont plus de grandes puissances et ne sont vraisemblablement plus en mesure de retrouver ce rang, tiennent encore aujourd'hui cet objectif politique pré-atomique pour digne d'être poursuivi et s'emploient à retrouver une grandeur relative en faisant un détour par la grandeur absolue. (...) acquérir cette dernière est un problème purement et simplement technique que n'importe quel État industriellement et scientifiquement développé est aujourd'hui capable de résoudre et que n'importe quel État sera donc capable de résoudre demain.

       (...) L'équation de demain ne sera plus "Toute grande puissance est une puissance nucléaire", mais "Toute puissance nucléaire est une grande puissance." (...) dans la plénitude de la toute-puissance atteinte, toute différence  quantitative ou qualitative deviendra quantité ou qualité négligeable.

       Ce que les religions ont depuis toujours exprimé : que devant la toute-puissance de Dieu s'effaçaient les différences de puissance et de grandeur entre rois et mendiants, cela vaudra aussi de la toute-puissance que nous possédons. (...)

       A tout moment, cette puissance serait parfaitement à même de faire chanter n'importe quelle autre puissance, même celle qui détient une menace comparable entre ses mains. (...) il (elle) ne peut s'empêcher de se comporter comme tel (...). L'absurde cette situation, c'est que, lorsqu'on possède cet instrument, il est objectivement impossible de se comporter de façon morale. (...) "posséder", c'est déjà utiliser (et "faire chanter", en l'occurrence).

       (Nota : L'argumentation par la morale a un écho étrange, en tout cas vu de nos jours. Hier, un pouvoir moral exista-t-il ? Plausibilité liée à des contextes particuliers ?)

       Quatrième absurdité : L'impuissance des tout-puissants

       (...) les États maîtres-chanteurs deviennent automatiquement victimes du chantage qu'ils exercent sur d'autres États ; que les États ne possèdent pas la bombe ne sont pas mieux lotis mais probablement plus mal lotis que ceux qui ne la possèdent pas car "les rampes de lancement de missiles attirent la poisse comme les aimants le fer" : je veux dire par là que l'existence même des instruments tout-puissants invite à l'attaque. (...) le monde entier est sous pression.

       (...) chacun d'eux est non seulement tout-puissant mais aussi totalement impuissant. On n'a jamais été confronté à cette sorte d'impuissance auparavant mais seulement à des puissances relatives. (...)

       2 - Totalitarisme atomique

       Nous avons rapproché les expressions "puissance" et "sans limites". Cette association "puissance sans limites" nous est familière. D'une familiarité sombre, car c'est à l'aide de cette expression que nous avons pris l'habitude de caractériser les États totalitaires et eux seuls. (...) le totalitarisme et la toute-puissance nucléaire forment un couple. Il faut que nous nous mettions dans la tête une bonne fois pour toutes que la toute-puissance nucléaire est à la politique extérieure ce que la terreur exercée chez lui par l’État totalitaire est à la politique intérieure. Le totalitarisme, qui est enclin au chantage et naturellement expansionniste, reste incomplet et stylistiquement ambigu aussi longtemps qu'il doit se contenter de mener une politique extérieure d'un style qui, comparé aux mesures qu'il prend lorsqu'il s'agit de politique intérieure, reste insuffisant et démodé. Le totalitarisme de HITLER était encore imparfait. Un monopole nucléaire aurait été le couronnement de l’État national-socialiste : il lui aurait permis de synchroniser et de coordonner ses politiques intérieures et extérieures et d'exercer sa terreur à l'échelle du globe. Quelle bénédiction ce fut qu'Hitler n'ait pas été servi de façon optimale par les scientifiques de l'époque ou n'ait pas pu être servi de façon optimale par la technique (...). L' "innocence" avec laquelle la recherche avait préparé dans ses marmites la nourriture dont le totalitarisme avait faim - même si, dans le cas de Hitler, cette nourriture n'a pas été servie à temps - est tout simplement monstrueuse. Ce que Pascual JORDAN  a dit à l'époque avec une franchise dont on devra toujours lui être reconnaissant, à savoir que "le sens et la signification de la recherche en physique - bien qu'elle soit souvent sous-estimée aussi pour elle-même par ceux qui s'y adonnent et ses admirateurs - lui sont invariablement donnés par le rôle qu'elle joue en tant qu'instrument de puissance technique et militaire (souligné par l'auteur lui-même)*". La physique aura veillé à jouer ce rôle sans qu'on ait besoin de lui fixer un tel programme. Aujourd'hui, nous avons devant nous la "seconde partie" du totalitarisme : un type de politique extérieure qui (avant d'en venir à la menace ultime d'une liquidation totale) menace en permanence et peut à chaque instant entraîner le totalitarisme au sens traditionnel, c'est-à-dire le totalitarisme comme politique intérieure de la même façon que ce dernier a toujours cherché à devenir "total", c'est-à-dire à s'adjoindre une politique extérieure nucléaire.

       Notre époque ne peut donc être comprise (et combattue) que comme un Tout, si nous comprenons que les deux formes de terreur sont intimement liées et si nous reconnaissons qu'il est globalement indifférent que la terreur comme politique extérieure suive ou précède la terreur comme politique intérieure. Ce second cas - la terreur comme politique extérieure précédant la terreur comme politique intérieure - s'est présenté, par exemple, aux États-Unis où la tendance à une politique intérieure totalitaire qui s'est rapidement développée sous MACCARTHY, aura été en grande part, la conséquence du monopole nucléaire dont disposait à l'époque l'Amérique. Sans ce monopole, cette tendance n'aurait jamais eu en tout cas les opportunités et la virulence qu'elle a eues.

      * Pascual JORDAN, Die Physik und das Geheimnis des Lebens, Brauschweig, 1941.

       3- La fin du politique

       Cette "toute-puissance" politique est évidemment bien plus qu'un fait politique. (...) La croyance selon laquelle, dans un "siècle sans limites" comme le nôtre, on pourrait traiter certains faits comme "purement politiques" et même comme "purement tactiques", (...) elle donne tout simplement la mesure de notre limitation actuelle. Cette limitation est d'autant plus néfaste qu'elle n'est pas un défaut de l'entendement, mais - ce qui est bien plus fatal - un défaut de l'imagination, c'est-à-dire un défaut absolu, un défaut caractéristique de l'homme. (...) L'importance d'une bêtise est toujours proportionnelle à celles de ses conséquences qui lui échappent et les conséquences qui échappent aux hommes politiques actuels, sont comme on l'a dit, sans limites.

       (...) La technique de la fission nucléaire ne pulvérise pas que l'atome mais aussi les murs des domaines de compétence. (...)

       (...) plus absurde que l'espoir de pouvoir déplacer la situation atomique comme un pion sur l'échiquier lui-même sur lequel les pions de la négociation ou du bon vouloir politiques et tactiques doivent absolument être avec toutes les précautions possibles. Ce style d'argumentation et d'action, dominant presque partout et en tout cas partout chez ceux qui plaident en faveur de l'armement nucléaire, ne témoigne pas seulement d'une bouleversante limitation intellectuelle mais il est, en outre, révoltant parce que l'idée de pouvoir employer l'infini pour faire triompher des objectifs finis est, plus qu'un défaut intellectuel, un défaut moral. Je trouve presque plus épouvantable que l'existence d'instruments sans limites l'idée que des hommes limités et médiocres osent non seulement refuser d'en parler mais également décider de leur existence et de leur utilisation : nous sommes entre les mains de médiocres qui usurpent la place de Dieu.

       C'est précisément parce que ce sont des médiocres qui disposent de l'instrument que l'espoir régulièrement exprimé que les chefs des États qui possèdent les bombes seront automatiquement intimidés par la grandeur de la menace qu'ils tiennent entre les mains est absolument infondé. Du point de vue de la psychologie du pouvoir, cet espoir est naïf. C'est plutôt le contraire qui est exact. Pas seulement parce qu'avec cette arme, on a "la gâchette facile", mais parce qu'il y a une règle (encore jamais formulée) qui dit précisément le contraire de cet argument rassurant peut nous faire accroire. Cette règle dit que la témérité augmente avec le pouvoir, que plus le pouvoir dont on dispose est grand, moins on en use de façon réfléchie. Cette loi a ses racines dans le fait déjà mentionné du "décalage prométhéen", c'est-à-dire dans le fait que nous ne sommes pas, en tant qu'êtres doués d' "imagination", à la hauteur de ce que nous produisons et "entreprenons", que les effets de nos productions et de nos projets sont d'autant moins représentables qu'ils sont grands et qu'on hésite moins, par exemple, à liquider cent hommes d'une coup qu'à en tuer un seul.

       Cette réflexion est encore insuffisante : elle est certainement encore trop optimiste. Premièrement, parce qu'on a déjà utilisé des bombes atomiques - ce qu'on a volontiers tendance à oublier. Deuxièmement, parce qu'on a supposé que les instances ou les hommes possédant ces instruments n'étaient pas mauvais. Rien n'autorise à croire qu'on puisse toujours faire cette présupposition. Il est parfaitement possible qu'un jour, n'importe où, un authentique criminel dispose de l' "arme nucléaire" et qu'on ne puisse alors opposer aucune résistance à ses projets érostratiques. Il n'y a rien de plus déraisonnable de spéculer sur la raison."

       4 - Nous sommes tout-puissants parce que nous sommes impuissants

       (...)

       Ne serait-il pas plus fondé de voir dans l'automatisme du progrès technique la faute qui nous a fait faire un saut et nous a donné ce nouveau statut ? Car aussi prométhéens que nous soyons, nous sommes néanmoins misérables : nous ne sommes que des êtres prométhéïdes aveugles et incapables d'arrêter le mouvement de notre activité. Nous ne sommes que des êtres prométhéïdes incapables de de voir ce qu'ils font et d'arrêter le mouvement de l'activité qu'ils accomplissent si volontiers. Il ne suffit pas à ce propos de répéter la morale de la fable de l' "apprenti sorcier" : à savoir que nous sommes impuissants même si nous sommes puissants - cette situation est déjà obsolète. Il faut dire au contraire que c'est justement parce que nous sommes devenus tout-puissants que nous sommes impuissants à arrêter le moteur autonome de notre propre production : nous pouvons seulement lui opposer une insuffisante force de freinage.

       On retiendra cette idée parce qu'elle est un élément fondamental de ce que nous avons appelé "théologie atomique". Je la répète : notre impuissance est la racine de notre toute-puissance et donc de notre "statut divin".

       Bien sûr, cette phrase ne doit pas..."

         In La Menace nucléaire, Considérations radicales sur l'âge atomique (1981), éditions du Rocher / Le serpent à plumes, 2006, pp. 35-52.

     

       Autres citations de Günther ANDERS : https://www.babelio.com/auteur/Gunther-Anders/3283/citations

     

       Actualité "anodine" :

       Vente (ou accord de vente ?) de six EPR à l'Inde par la France : http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2018/03/10/97002-20180310FILWWW00047-vente-de-six-epr-a-l-inde-paris-espere-un-accord-definitif-avant-la-fin-de-l-annee.php (parla revue de presse de Lieux communs).

        Naoto KAN en France : https://actu.fr/normandie/flamanville_50184/fukushima-lancien-premier-ministre-japonais-mars-flamanville_15567373.html ou https://www.actu-environnement.com/ae/news/naoto-kan-nucleaire-civil-independance-energies-renouvelables-fukushima-japon-30837.php4#xtor=EPR-1

      (Le passage de l'homme politique aura quelque peu animé les rédactions françaises pour évoquer le drame de Fukushima. Qui est-il, devenu anti-nucléaire ? Pierre FETET : "Naoto Kan restera pour tous les habitants des zones évacuées celui qui a décidé de faire passer la norme de 1 à 20 mSv/an. D’un côté, il était prêt à faire évacuer Tokyo mais de l’autre il a fait subir à toute une région un taux d’irradiation très important. Quelque chose est bizarre dans ces attitudes opposées." Source : http://www.fukushima-blog.com/2017/02/cellule-de-crise-a-fukushima.html)

     

       "Un feu de joie", BÉNABAR, 2017. "Allumons un feu avec ce qui ne va pas... Soyons pyromanes des entraves qu'on avait... Nos regrets, des étincelles... Et ce sera, tu verras, un feu de joie..." Quizz : Lio ou Bénabar, lequel - si l'on avait à choisir - est le plus philosophe ? Source : https://www.youtube.com/watch?v=Ti418ygPDtI

       Voir aussi, "quand une saine partie de la croûte terrestre tient à un échafaudage en bois" (Le Blog aléatoire d'Ake MALHAMMAR, lunettes "an-orthographiques" chaussées, fort divertissant)  http://degotland.blogspot.fr/2018/03/quand-le-monde-etait-proche-dune.html

     

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