• La monnaie / ZIN - 2008

       Billet de Jean ZIN en date du 2 novembre 2008, écrit suite à son visionnage du film L'Argent dette

       COPIE INTÉGRALE :

       " "L’argent dette", un monétarisme de plus…

       Le monde est désespérant et incompréhensible, surtout en période de crise où l'on a tant besoin de trouver des coupables, de réponses simplistes, de solutions imaginaires mais qui ne font qu'ajouter au désastre, hélas ! La difficulté de la politique c'est de ne pas tomber dans cette démagogie, dans ce qu'on voudrait bien entendre ou dans l'action purement symbolique, mais de garder le cap d'une transformation matérielle effective qui oblige à dénoncer les impasses de fausses théories et d'emportements un peu trop idéologiques.

        J'ai donc fini, avec beaucoup de retard, par regarder cette vidéo de 52mn sur l'argent dette dont tout le monde me parlait et qui illustre parfaitement ce processus d'idéologisation où le vrai est un moment du faux, où une logique implacable finit par emporter notre conviction car, il est bien vrai que les banques créent de la monnaie en octroyant des crédits, grand secret révélé par le film, même si c'est la seule chose qui soit vraie là dedans et qui ne veut pas dire qu'elles impriment des billets à leur convenance (quand les clients paniqués retirent leur argent, c'est un bankrun une fois épuisées ses liquidités) ! Le pire, c'est non seulement qu'on peut toujours succomber à ce genre de dogmatismes idéologiques mais qu'on arrive même à se culpabiliser de critiquer une présentation si bien intentionnée, ayant rencontré tant de succès et aboutissant à la démonstration mathématique qu'il faut une économie stable et sans croissance !

       Pour beaucoup, le simple fait que le message soit subversif suffirait à en faire la valeur inestimable car, certes, il y a beaucoup à dire sur la monnaie et beaucoup à reprocher aux banquiers, au capitalisme et à son productivisme. Au contraire, il faut se persuader que seule la vérité est révolutionnaire, il y a bien assez de matière, et qu'on n'a aucun intérêt à encourager de dangereuses confusions. Démonter le procédé n'est pas sans intérêts qui voudrait nous éviter d'avoir à penser l'alternative, comme s'il suffisait de révéler un grand secret, qui n'existe pas, pour que tout s'arrange soudain !

      Chacun sait que je défends des monnaies locales qu'on peut appeler des monnaies de consommation, monnaies fondantes à intérêt négatif (avec inflation intégrée !). Il serait absurde pourtant de vouloir en faire des monnaies uniques alors que ce sont des monnaies complémentaires plutôt, dans une économie plurielle n'impliquant donc pas du tout la disparition de l'Euro comme monnaie thésaurisable, convertible et porteuse d'intérêts. Par contre, ces monnaies locales n'ont de sens qu'à faire système dans une relocalisation de l'économie à l'ère de l'information, basée sur le triptyque Revenu garanti, coopératives municipales, monnaies locales (reproduction, production, circulation). C'est un projet alternatif dans lequel la monnaie n'est qu'un élément, de même que le revenu garanti n'a rien d'alternatif en lui-même s'il n'est pas intégré à une production relocalisée ainsi qu'au développement du travail autonome.

       La principale source d'erreur de ce film, c'est justement (de façon assez classique) ce qu'on peut appeler son réductionnisme, de se focaliser sur un élément isolé (l'argent) au lieu de considérer (comme Marx dans le Capital) le système de production dans son ensemble. C'est, d'une certaine façon, l'inversion du monétarisme de FRIEDMAN. Dans un cas comme dans l'autre, l'explication monétariste ne tient pas car il n'y a pas de véritable autonomie de la monnaie (qui n'est pas neutre ni isolée du système de production). L'explication ne peut être que systémique et, dans ce cadre, l'argent est un flux d'information qui contrôle la répartition des ressources et la dynamique de la production.

       Ce qui est absurde, c'est de vouloir faire croire qu'il n'y a rien que création fictive d'argent comme si les crédits n'étaient jamais remboursés et qu'il n'y avait pas création de valeur (2) dans la production réelle pour les rembourser. C'est pour cela que les banques ne peuvent vous prêter qu'autant que vous pouvez emprunter, c'est-à-dire autant que vous pouvez rembourser (y compris les intérêts !) (1), c'est-à-dire finalement autant que vous pouvez produire ou gagner. Il y a aussi régulièrement destruction de dettes, c'est une des raisons de l'intérêt, il n'y a donc pas une croissance exponentielle des dettes qui seraient irremboursables (3). C'est la véritable arnaque du film de ne parler quasiment pas d'apurement des dettes et de faire comme si la dette était complètement illimitée ! Il est aussi absurde de prétendre qu'il faudrait emprunter pour payer les intérêts ! Ce qui est escamotée derrière, c'est la question de la plus-value.

       Une autre source de tromperie sur la marchandise, c'est d'ignorer la temporalité et de ne pas admettre la dette comme lien social intergénérationnel, dette du futur par rapport au passé. Le prêt est d'abord un outil intertemporel. Ce n'est donc pas tant que la course du temps évite au système de s'effondrer, comme on se plaît à l'imaginer, c'est que sa fonction est temporelle : il ne peut pas s'arrêter car il investit dans l'avenir. On peut dire aussi que la fable écolo, à la fin, sur une économie et une monnaie stables, ignore complètement l'évolution technique comme les cycles générationnels et, là encore, toute la dimension temporelle.

       Ce qui est vrai, par contre, c'est qu'il faut effectivement un minimum d'inflation pour absorber la création monétaire et réduire le poids du passé (inflation fournie par des afflux de métaux précieux autrefois, au moment de la ruée vers l'or par exemple), mais ce n'est pas pour les raisons données, ce n'est pas pour payer les intérêts de la dette !

       Ce n'est pas parce qu'il faut critiquer le capitalisme, le règne de l'argent et la finance internationale qu'il faudrait confondre pour autant toutes les façons qu'il peut y avoir de faire de l'argent avec de l'argent. Il y a la façon capitaliste, consistant à augmenter la productivité du travail par l'investissement pour dégager une plus-value. Il y a le prêt à intérêts qui est un arbitrage temporel. Et puis, il y a la pure spéculation, façon chaîne pyramidale qui ne peut que s'écrouler comme on le voit actuellement mais ce n'est pas le prêt à intérêts qui est en cause, il ne faut pas tout confondre ! Les techniques de leverage qui ont eu un grand rôle en 1929 comme maintenant ne sont pas de simples crédits. Notons que, si on veut de l'argent sans intérêt, ça existe presque avec le Yen, au point que beaucoup ont emprunté en Yen pour placer l'argent en dollars qui rapportent plus d'intérêts !

       On ne peut pas dire que tout soit mauvais dans cette vidéo (le pouvoir du politique sur la monnaie doit effectivement être rétabli) mais c'est presque pire puisque cela ne fait que renforcer la confusion. L'atmosphère conspirationniste de l'ensemble aura sans doute concouru à son succès mais il est certain qu'il y a un lien entre le prétendu dévoilement d'un mystère soi-disant bien gardé et la recherche de boucs émissaire ou les théories du complot. Il y a bien sûr des complots, mais ce qui est déterminant en dernière instance, c'est l'efficacité du système qui doit se transformer lorsqu'il atteint ses limites. C'est pour cela aussi qu'il ne sert à rien de "dévoiler" son prétendu "mystère", comme si cela suffisait à régler la question et faire advenir la vraie réalité, il faut savoir par quel système (relocalisé) le remplacer, ce qui est une toute autre affaire et le point faible de la contestation du système, témoignant ici de sa désorientation, véritable secret de sa faiblesse et de la force de l'adversaire...

     

       Notes à chaud :

      (1) -  On sait que les banques peuvent prêter à qui ne peut rembourser (exemple des subprimes).

      (2) - Qu'est-ce que la valeur d'une production aujourd'hui ? Efficacité, utilité dit traditionnellement le capitalisme, et semble reprendre Jean Zin. A destination humaine, sous les auspices de l'aveuglement et de son goût pour la facilité, mais encore ?

       N'existe-t-il pas aujourd'hui une quantité colossale de biens (dits tels) qui sont des maux ? Le cas de la santé est celui qui nous saute aux yeux.

       (3) - A rebours d'autres observateurs. Faut-il mieux considérer la distinction avec la spéculation qu'il signale ?

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