• Langue, université, universalité / GRALL 1977

     Les "bouseux", leur laideur en contrepoints

       Accessoirement : du cochon...

     

       "Que dirait-on d'un écrivain français illustre qui accepterait que les valeurs françaises se fondent dans un ensemble européen ? Nous sommes loin d'un tel hara-kiri quand on songe que les grands phares de la gauche eux-mêmes manifestent sur ce chapitre un nationalisme exaspéré et une intransigeance linguistique parfaitement intolérable. Voyez Etiemble : sa haine du franglais ! Il y a du Bardèche dans son racisme lexicographique. Le fanatisme culturel français est d'autant plus forcené que la France est plus un système intellectuel qu'une personne charnelle. Je suis de Bretagne. Je me sens chez moi à Dublin. Pas à Béthune, ni à Maubeuge...

       Soyons vivants et allons plus loin encore. La République a sacralisé l'université. L'Instit a remplacé le curé dans les villages. Son sacerdoce c'est la diffusion de la langue française - universelle comme il se doit - sa bible, c'est la grammaire. Les hérétiques, ce sont ces bouseux d'Occitans, Basques et Bretons. Comme on ne peut pas leur couper la langue, on va moquer leur "sabir. Et ipso facto, on va brocarder leur univers, leurs mères, leur façon d'être. Ce monde-là est idiot. Tout est moche, niais, sale dans ce monde-là. Vos ruisseaux sont bêtes, vos masures sont laides, vos traditions sont idiotes. Tuez tout ça en vous, petits Bretons. Lavez votre cervelle. Lessivez votre cœur. Vous n'êtes que de petits cochons. Porcs, rincez-moi vos soues primitives. Et quittez vite vos tanières, les terreux. Allez, en ville, le certif en poche, le bac en poche. Et brossez votre mémoire, votre temps. Il n'y a là-dedans que boue, ténèbres, superstitions, idolâtries. Ne rêvez pas, soyez réalistes. La langue française, la culture française, les voilà vos passeports. Hors de là, point de salut. Et il y croient à leur système, nos nouveaux prêtres. Ils portent jusqu'au Tonkin, en passant par Alger et Tunis, l'universalité de leur savoir. Et ça marche ! La France, c'est la nouvelle Eglise. Le rituel est racinien, la Fête-Dieu est le Quatorze-Juillet.

       Des abstractions, quand on a le goût des sources sur les lèvres, des chemins creux pour voies royales, des cheminées pour éclairer ses songes et des chevaux pour compagnons.

       En fait, c'est tout un monde de l'esprit que ce gallicanisme laïque vient extirper."

       In Le Cheval couché, Xavier GRALL, Calligrammes, Quimper, 1998, pp. 60-61.

     

      Remarques :

       - Que l'on n'acceptât pas que la France se noie dans l'Europe, voilà qui sonne curieusement aujourd'hui, où la confusion abonde sur la question, tant dans le discours que dans la réalité (dont le droit).

       - L'idée d'un colonialisme français "intérieur" est un acquis, je crois, dans un certain milieu breton désormais, mais je ne sais pas si elle a infusé plus généralement chez les Bretons (en plus de savoir si elle est juste). Elle me paraît valide à première vue, non comme conclusion (de par ma distance avec les grands mots, pourtant agitateurs et souvent nécessaires, et parce que si colonialisme il y a, les formes de celui-ci ne s'applique pas identiquement en Bretagne, ne serait-ce qu'en termes chronologiques / temps beaucoup plus long), mais dans les faits caractérisés qu'elle peut aisément répertorier, alignés sur la volonté de soumission ... aux allures définitives (volonté d'anéantissement ?), serais-je tentée de dire à mon niveau de connaissance (ne pas s'emballer : penser transformation, voire assimilation, intégration - ces dernières notions étant pour le moins ambiguës...).

       - Les lignes consacrées à la bestialité porcine du Breton évoquent tant ces grossières caricatures que nous avons découvertes il y a si peu de temps (dans le livre de Divi KERVELLA, Emblèmes et symboles des Bretons et des Celtes (1998), Coop Breiz, 2013). De mémoire, Breton et cochon soupent dans la même écuelle, ici (après vérification, une auge, carrément). Ailleurs, la carte postale veut faire sourire  - un public étranger ? - en soulignant l'amitié, la fraternité qui lient un paysan et sa bête, tenue dans les bras (3 cochons, en fait). Ce n'est pas un éleveur qui montre son animal avec plaisir et la familiarité de l'éleveur, mais des proches, en relation comme en nature. Ainsi le veut le titre du moins  : "Trois amis".

       ...A la toute suite de cet article, il nous a été donné de constater que l'attitude malveillante pour ne pas dire diffamatoire (si l'on a le mépris du cochon, ce qui n'est pas notre cas) persistait de nos jours, dans de simples commentaires de dessins d'Emile BERNARD... Laissons donc alors la parole à Divi Kervella, dont l'article sur la question est aussi révolté, documenté que tranquille (en rubrique BRETAGNE).

       - L'éclairage lapidaire sur une université comme summum culturel français est à examiner.

       - L'universel selon la France : il y a tant à dire. Une autre fois, d'autres fois !

    (Révision le 5 décembre 2015)

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