• LEBESQUE / GRALL - 1977

     PORTRAIT PAR UN "ILLUMINÉ"

       " C'était un ruminant. Il revenait en notre compagnie, à ses amours de jeunesse, aux premières ardeurs de Breiz Atao. Il couvait alors son testament Comment être Breton ? Ruminant oui, en ceci qu'ayant fait le tour de Paris et de ses vanités, il goûtait à nouveau la nourriture qu'il avait longtemps négligée pour assurer la brillante carrière à laquelle pouvait prétendre son grand talent. Je le revois dans nos bistrots familiers, chez Meavenn la directrice de Ar Vro. Il s'excusait presque de sa mauvaise santé qui ne lui permettait pas de participer à nos joyeuses frairies. Fumant des tabacs blonds dans de grosses pipes, emmitouflé dans de gros manteaux qui lui donnaient un air de reporter frileux (de) retour des pays chauds, Morvan tentait, difficilement, de canaliser sa passion bretonne dans des schémas que nous jugions parfois excessivement français. Au fond, je crois qu'il nous enviait. Nous étions ses benjamins. Le grand frère sentait qu'il allait partir... Et, avant de partir, cet écorché nous demandait de mettre du baume sur ses plaies plus ou moins secrètes. Il signait, sous le pseudonyme de Yann Lozac'h, dans la revue Ar Vro, des articles de feu. De celui qu'il intitula "Cultures et volonté d'être", je donne le court extrait que voici. Quand on sait que son auteur alla mourir à Rio de Janeiro, de l'autre côté de l'Océane, ce lignes apparaissent comme prémonitoires :

          "Les relations entre la mer et d'une façon plus générale, l'eau, et le peuple breton doivent être contées. Ce serait dire les sources (et Dieu sait quelle place elles tiennent en Bretagne !), les vallées (en traoniennou didrouz, les vallées silencieuses des chansons populaires), les abers, avec l'alternance qu'y font régner le flux et le reflux (ce chal ha dichal qui s'exprime sur la même mode que le kan ha diskan), les passes, les îles, les tempêtes, la mort, les corps noyés, l'angoisse et l'attente de femmes.

          "L'histoire de la mer et du peuple breton, c'est aussi l'émigration, les saints d'Irlande, le retour du duc Jean :

            Eun alarc'h, eun alarc'h tre mor

             Un cygne d'outre-mer...

          "L'épopée des Malouins et tant d'autres faits que font surgir à l'esprit la notion majeure d'une civilisation de la mer. Vers l'Irlande, vers la Grande-Bretagne, vers l'Espagne, vers les Amériques et vers la terre entière, le peuple breton n'a jamais cessé d'aller et venir. Est-ce parce qu'au-delà de la mer, il cherchait le paradis, l'autre Bretagne des poètes ?"

       Morvan eut sa mort ultra-marine. Il avait alors le cœur tout gonflé du plaisir que lui avait donné l'étonnant succès de son livre. Grand cœur, il a craqué. Mais tout un peuple prolétarien sut alors qu'il était mensonger de prétendre que l'idée bretonne, en tant que culture et en tant que politique, était l'apanage des seuls esprits réactionnaires. La Bretagne d'aujourd'hui lui doit beaucoup. Il a lavé son image de bien des malentendus. Une rue de Trébeurden porte son nom. elle conduit à la mer..."

       In Le Cheval couché (1977), Xavier GRALL, Editions Calligrammes, Quimper, pp. 120-122.

     

       Nota (12-12-2015) :

       Morvan LEBESQUE a été un foudroiement dans mon histoire. Un coup de poing dans la gueule.

       Jeune enfant à scolariser (ou non, déjà à l'époque, grâce à l'association Couleur Bébé de Rennes, ou la lecture de Catherine DUMONTEIL-KREMER), école Diwan de Dinan, entrée lente et incrédule dans l'existence d'un monde en soi, la Bretagne, curiosité de plus en plus active, c'est un article d'Erwan CHARTIER-LE-FLOCH dans le petit journal du Festival du livre en Bretagne de Carhaix fin octobre 2012 qui a définitivement déclenché la lecture de Comment être Breton ? Lu fébrilement, une fois, deux fois, surligné, souligné, acheté pour d'autres : il sera relu certainement bientôt, avec un peu du recul sûrement.

       Comment ne rien savoir de la Bretagne comme entité historique avec des attributs, des origines, des faits et des événements passionnants ! Pourquoi ? Baignée dans sa réalité contemporaine certes, mais face vers la France, le passé familial implanté en ses terres avec deux ancrages très distincts certes - et encore, non seulement raconté au compte-goutte mais marqué du sceau de la répudiation, et enfin ce que les autres en disent, dans les propos les plus superficiels, les plus éculés, notamment quand on vit ses débuts d'adulte à Paris...  "Kenavo !" Kenavo ? Jamais entendu prononcer une seule fois ce mot ridicule ! Que cela signifie-t-il ? Et plus loin, autre moment, de devoir admettre : ah, les Bretonnes sont comme ça ? L'obstination légendaire et le matriarcat supposé, pourquoi pas, à refaire visite. Et ce patronyme impossible ! que la moindre administration interrogeait de ses yeux fatigués, connivents à l'occasion.

       Voilà d'où je viens, coincée entre le silence de plomb qui règne au long de la scolarité française et le rejet volontairement oublieux, moqueur ou honteux de la sphère familiale, happée par son désir de normalisation par le haut (France et correction de comportement). Une zone grise sinon morbide ou l'attrait et l'accueil effectifs de la France ne redonnent guère de couleur à cette pointe de terre avancée vers la mer.

      Et cet homme qui nous parle d'un amour, d'un pays, d'une terre et de ses gens, un homme qui a l'acuité de l'expérience aguerrie, le sens de l'ironie et de l'espoir, des informations à transmettre absolument, qui parle d'une histoire que je visitai à peine, d'une histoire qui est évidemment la mienne, d'une sensibilité irrémédiable aux souches qui fument dans le clair, à la grosse bauge écornée, aux fuites célestes, aux mers d'un continent entier et de ses héritiers, à leur tête défendant. Images trop indigentes ! C'est dedans, c'est dessus.

     

    Bretagne géologie

       Source : http://www3.cite-telecoms.com/ecole-publique-plechatel/articles.php?lng=fr&pg=372

     

    « MYRDHYNN, harpiste celte / GRALL - 1977 Le bureau d'André BRETON (ou atelier) »