• Manger, miam, mmm... 01

     Cuisines et arrière-cuisine.

    Unité d'habitation MarseilleUnité d'habitation de Marseille

       Cuisine type de l'Unité d'habitation de Marseille (ou Cité radieuse), aménagements de Charlotte PERRIAND, photographie de Gérard ROUCAUTE  & Marc HELLER. Puis famille déjeunant dans un appartement de l'immeuble, "Le Corbusier, L'Unité d'habitation de Marseille, 1950 © Fondation Le Corbusier".

       Sources : https://www.pinterest.com/pin/294422894360428736/

       http://www.gastronomica.be/w/pg/pg-005_3_18.html

       ou http://www.musee-gourmandise.be/fr/musee-gourmandise/articles-de-fond/77-musee-gourmandise/articles-fond/120-cuisine-mode-de-vie

     

        La cuisine aménagée, succès social phénoménal en pays d'Occident, en voie certaine de mondialisation (et d'uniformisation ?) requiert aujourd'hui des spécialistes, appelés en France "cuisinistes". Dans le budget de construction d'une maison sans prétention, le poste de cette pièce (ouverte, semi-ouverte ou fermée) majoritairement revendiquée comme centrale connaît une proportion parfois délirante, au vu de la taille et des installations souhaitées. Quinze mille, vingt-cinq mille euros sont monnaie courante, au prix d'un endettement financier certain.

       Tout cela pour manger ? Étonnante affaire, sûrement.

       Manquant de notre côté singulièrement de place, même avec un équipement basique, confrontée aux insuffisances flagrantes de notre espace "servant" (en dépit de tous nos efforts de rationalisation - recyclages, se devant de rester esthétiques, il va sans dire ! / quand habiter une vieille maison ne va pas sans impunité - expérimentale, et volontaire ! / et quand garder l'inutilisé implique placards remplis !), passionnée par la question du foyer (c'est déclaré ! Tsukeshoin en cri de ralliement), nous avons décidé de visiter cuisines et arrière-cuisine, en préambule à une petite série fondamentale, très logiquement insérée à la suite du film West Side Story, la célébrissime et dramatique comédie musicale américaine née dans les années 50 et la violence originelle selon Marylène PATOU-MATHIS.

       Très logiquement ? Las pour nous tous, probablement, mais qui pourrait nous faire sortir différent-e-s ! On tente, et on verra.

     

      C'est donc parti, en cuisine, versus bâtiment, là où il fait bon passer du temps, si l'on en croit l'humeur et les pratiques générales actuelles, sachant que dans le cas de la collaboration de Charlotte PERRIAND avec LE CORBUSIER, tout un travail préparatoire a été consacré à la fonctionnalité et l'ergonomie du lieu, couronné par de nombreuses autres réalisations, riches d'idées et de détails - dont celle de l'atelier de l'architecte à Paris. La pièce, générique, a suscité l'exercice de beaucoup de neurones, en France et ailleurs, depuis plus d'un siècle, non sans raison (et véritable excitation).

     Atelier CorbuCuisien Unité d'habitation

       Vue de la cuisine de l'atelier de Le Corbusier rue Molitor à Paris (plus de 250 m², derniers niveaux de l'immeuble, XVIe arrondissement / 1931-1934 / des cloisons mobiles peuvent isoler la table commensale), puis une autre photographie dans l'Unité d'habitation de Marseille, par Thierry CAZAUX, quelque peu animée (enfin des ustensiles, un fruit !).

       Sources : http://www.marieclairemaison.com/,l-appartement-atelier-de-le-corbusier,200316,1010.asp

       Voir aussi : http://www.fondationlecorbusier.fr/corbuweb/morpheus.aspx?sysId=13&IrisObjectId=4450&sysLanguage=fr-fr&itemPos=2&itemCount=13&sysParentId=51

       http://www.culture.gouv.fr/culture/inventai/itiinv/archixx/imgs/p54-07.htm

        "La cuisine créée en 1949 par Le Corbusier et Charlotte Perriand pour la Cité radieuse de Marseille, apporte des innovations qui seront reprises par tous les architectes. Dérogeant à la règlementation, la cuisine est installée pour la première fois à l’intérieur de l’appartement, sans fenêtre directe sur l’extérieur. Située à proximité de l’entrée, elle se présente comme un lieu semi-ouvert sur le living, avec une ouverture permettant de passer les plats et la vaisselle située sous le plateau du bar. La personne qui fait la cuisine participe à la vie de famille, aux dîners entre amis. "À la ménagère, écrit Charlotte Perriand, d’avoir le sens de l’ordre comme un barman, et aux ingénieurs d’assurer une parfaite aspiration des odeurs et des fumées." 326 cuisines furent fabriquées en série pour l’Unité d’habitation de Marseille."

       Source : http://www.musee-gourmandise.be/fr/musee-gourmandise/articles-de-fond/77-musee-gourmandise/articles-fond/120-cuisine-mode-de-vie

     

     Le site belge du Musée de la gourmandise (à Hermalle-sous-Huy) dresse un bref mais bon portrait de la cuisine moderne, à partir de la fin du XIXe siècle jusqu'à nos jours (beaucoup d'articles très intéressants, connexes au lieu, centrés sur l'alimentation, y sont également lisibles) :

       http://www.musee-gourmandise.be/fr/musee-gourmandise/articles-de-fond.

     

       AUTRES EXTRAITS, à partir de la modernité la plus sévère, concentrée sur l'ouvrage et la machine, toutefois spacieuse (le décompte des pas de la cuisinière a été effectué à la légère !)... Nous regrettons que la cuisine de la maison bon marché, autrement dimensionnée, ne soit pas illustrée. ("Au lendemain de la première guerre, les architectes vont se passionner pour la recherche de solutions de logements petits mais confortables, à l’exemple des architectes Antoine POMPE et Fernand BODSON qui inventent une cuisine pour les mineurs du Limbourg et expérimentent à Uccle une cuisine associée à la salle de bain, de façon à disposer d’un même réservoir d’eau chaude.")

       Quelque temps près 1914-18 donc ... "La cuisine "Tout en ordre"

       Pendant la guerre, de nombreuses femmes ont intégré le monde du travail, avec pour conséquence qu’après le conflit, elles passent moins de temps à la cuisine et que les repas s’allègent. Les fabricants répondent à cette attente de rationalisation en mettant sur le marché du mobilier de cuisine fonctionnel et fabriqué en série.

    Cuisine cave

       "Disposition d'une cuisine moderne permettant la concentration du travail et réduisant les déplacements en tous sens dans la cuisine, dans Louisa MATHIEU, Traité d'économie domestique et d'hygiène.

      En Belgique le mobilier "Tout en Ordre", qui permet de ranger dans une seule armoire tout ce qui est utile dans une cuisine, rencontre un vif succès. Le premier réfrigérateur domestique fonctionnel, le Domelre, a été fabriqué à Chicago en 1913 ; la marque Frigidaire, qui va imposer le terme frigo dans la langue française, a fait son apparition en 1919 mais la plupart des ménagères continueront d'utiliser le garde-manger (petit casier muni d'un fin grillage et placé à l'extérieur de l'habitation) pendant près d'un demi siècle."

       Source : http://www.musee-gourmandise.be/fr/musee-gourmandise/articles-de-fond/77-musee-gourmandise/articles-fond/120-cuisine-mode-de-vie

     

    RietveldCuisine contemporaineDressing

       Du brut à l'habillé... Cuisine conçue par Gerrit RIETVELD, circa 1935 (dans Het Moderne Interieur). © AAM, puis aménagements divers du marché actuel français (dont un dressing).

       Sources : http://www.ixina.fr/ma-cuisine/cuisine-loft/

      http://www.deco.fr/deco-piece/decoration-dressing/actualite-755947-dossier-amenagement-dressing.html

     

       La cuisine aménagée, plus ou moins encastrée, saturée de rangements, d'équipements, d'objets, de fonctions et sûrement fonctionnelle (!), étagée, plus ou moins bardées de portes, issue d'une intense réflexion sur les gestes quotidiens (facilité voire plaisir d'exécution), et sur les réseaux, les alimentations et rejets de toutes sortes (nourriture, déchets alimentaires, eaux propres et sales, chaleurs, fumées) est au cœur des propositions qui se sont succédées ou ramifiées avec la massification du logement urbain et la montée des exigences de la personne depuis le XIXe siècle. En tant que lieu de travail ménager particulier et sur le modèle principal de la cuisine bourgeoise (après celle seigneuriale), la pièce s'est vue sortir de la périphérie du logement et quitter l'isolement pour intégrer ou s'hybrider progressivement à la salle à manger notamment. C'est finalement un archétype architectural, - celui du foyer qui réunit autour du repas et de la chaleur (déterminé par le feu) les membres de la communauté affective -, qui semble revenir en force en ce début de XXIe siècle, proche de la cuisine du logis populaire, réellement intégrée (intemporelle ?).

       Mais, outre la persistance d'une cuisine discriminée, déportée - en milieu aisé, d'aspiration dominatrice (il est probable que la cuisine à part, cuisine de fabrication avec ouvriers spécialisés, conserve ses tenants), les modalités originelles du foyer sont absentes, ou en voie de disparition (le feu pluriel). Et les formes adoptées pour la célébration de la réunion humaine et communautaire pour préparer et manger ce qui a été préparé sont aussi matérielles qu'omni-présentes, encombrantes, massives et parfois très étendues (avec des linéaires impressionnants), quelle que que soit la pureté des lignes qui tend à prévaloir stylistiquement, faisant d'ailleurs se confondre bureaux, dressings, et même salles de bain, les productions séduisantes de Le Corbusier ou Perriand, n'échappant pas à la confusion...

       Aujourd'hui, même si les types de cuisine disponibles sur le marché, choisis et/ou aménagés à son gré (quand c'est possible, puisqu'un confort normalisé est imposé et que la taille de nombreux logements est très réduite) vagabondent entre lieu de fabrication et de consommation, privilégiant ici plutôt les "fourneaux" (avec l'îlot, par exemple, très glouton en espace), là plutôt la table conviviale (horizon de convergence magnifiée), règne une sorte d'effacement pesant au point que la fantastique arrière-cuisine, courante en terre gallaise il y a deux générations (en Haute-Bretagne donc et à notre connaissance du moins), logée dans la cave, l'appentis, ou le cagibi, venant "seconder" (en vérité, fonder) la cuisine officielle réservée au public, reprend du service, au moins intellectuellement.

       La cuisine cachée, pas belle à voir (elle n'a jamais été conçue pour cela, elle est généralement sensationnelle !), organisée comme le cadre le permet et comme le cuisinier, la cuisinière l'orientent et la distribuent, traversée d'objets et de gestes lors des préparations, amoncelant les traces, les odeurs, les denrées, les plats !, elle, l'arrière-cuisine, dont les invités sont priés d'ignorer l'existence, d'où des membres de la famille peuvent être repoussés, c'est elle, possiblement et paradoxalement chargée de plaisir, de la furie de faire - à sa manière, entre victuailles, stocks, recettes, débordements, qui indique d'une part la corvée, la soumission au repas et à sa préparation obligatoires, d'autre part l'importance de mettre en scène aussi fort, toujours dans l'ordre de la nécessité, plus couramment partagé encore, et même définitivement humain : manger ! Comme des tourtereaux, ou en bande, en groupe, en famille, seul aussi ! MANGER !

       (Le robot n'est pas encore prévu manger à notre place, à ce jour.)

       Sources :

       https://www.youtube.com/watch?v=KdwfoBbEbBE

       https://www.s2pmag.ch/2015/04/16/the-robotic-kitchen-un-robot-dans-votre-cuisine/

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