• MÉAVENN / GRALL - 1977

     Françoise KOZEC, dite Méavenn et "La Vierge Rouge" (?)

       "Méavenn était très liée à Morvan Lebesque. Elle le connaissait de longue date. Ils avaient travaillé ensemble, avant guerre, dans la presse autonomiste. Quand je fis sa connaissance, elle travaillait à l'UNESCO et savait tirer de sa pratique des langues slaves et de sa haute culture, une idée élargie de la Bretagne. Comme Morvan, elle ne voulait plus d'un combat qui ne fût pas populaire. La guerre a été un fiasco. Bon... Repartons à zéro, et d'abord, mettons-nous tous d'accord sur quelques idées simples. Elle avait l'idée tranchante, le whisky généreux, la passion véhémente. Elle avait tout lu et se trompait rarement dans ses jugements littéraires. Je me souviens de son appartement du boulevard Richard-Lenoir. Elle logeait tout en haut. Vraie Babel. Des escaliers raides. mon emphysème cognait dans les poumons quand j'arrivais à son palier. Dring, dring... J'entrais, et après de brèves amabilités, nous refaisions l'un l'autre des révolutions dans un maelström d'images et d'illuminations, bien sûr, géniales... Une femme de lettres d'un tel tempérament est une espèce rare ! Au contraire de Morvan qui avait le don  d'analyse, en partie par prudence, Méavenn ne mettait pas longtemps à tourner autour du pot. Elle allait droit aux êtres et aux choses, intuitivement. Une vraie Celte. Et qui connaissait par cœur son Irlande où elle se rendait régulièrement. Curieux : cette femme, forte, absolue, doutait de son talent. Directrice d'une revue culturelle, elle ne publiait ses textes qu'avec parcimonie, comme à regret, comme en s'excusant, noyant sa prose dans des articles de moindre importance. Je l'ai perdue de vue. Je ne l'ai pas oubliée.

      On l'aime ou on la déteste. Son impétuosité ne souffre pas la tiédeur, son expérience de la misère ne souffre pas les riches. J'extrais de son carnet de voyage Une petite Irlande en été, les lignes que voici. Elles donnent le ton de cette grande dame qui ne ménagea ni son temps, ni son argent pour une culture bretonne ouverte, dynamique et libre :

       "Les odeurs archaïques de Dublin ; on s'arrête, on devient son nez, pas la peine : tourbe,n crottin, choux verts, poussière, misère ? Les longs pardessus qui pourraient marcher tout seuls, les loques qui sèchent sous la pluie, les souliers percés, les enfants qui travaillent et ceux qui jouent sans jouets, et leurs mères comme des reines de pirates en tenue de combat. (...)

       "Naturellement, illico, on se dédouble, on se dit "dousik", on se dit "gouestad, gouestad", "easy now", car on se sent coupable : d'être ici, de ne pas en être, de préparer sa révolution, d'en être encore à la préparer, etc. et on ne met à tourner autour du mot révolution en cercles concentriques, en spirales celtiques. La grande différence entre eux et nous, c'est qu'ils ont été conquis par les Anglais et nous par les Français. Dans un pub, on est pris, collé par hasard au centre de la musique : un violon, une guitare, une flûte, et tant que la musique dure, on est dissous, on disparaît. Surnageant enfin, la tête hors de l'eau dans une bière, la flûte ("he is shy, he is bashful") nous parle - comme maintenant n'importe quel Anglais parle à n'importe qui. C'est un étudiant. il vient ici pour se débarrasser, dit-il, de ses inhibitions - mais il n'aime pas les Irlandais. "There is something wrong with them", quelque chose qui ne tourne pas rond chez eux. Tout à coup, on voit : ces Anglais - ces Anglais, sturdy, dogged, slogging - n'importe quelle qualité peut-être, mais leur force, c'est de ne pas comprendre. Comme dit Cruise O'Brien, les malheurs des Irlandais leur ont toujours paru imaginaires et bien mérités. De loin. Noli me tangere. Les Français nous ont empoisonnés, nous autres, de l'intérieur - mais le vaccin, on l'a, on comprend, on a appris à comprendre, il suffit d'inventer un vrai contraire perpendiculaire et pas parallèle, un contraire qui bouleverse l'alphabet au lieu de prétendre qu'après avoir parcouru le calvaire de A à Z, il ne reste qu'à revenir de Z à A (...) Pourquoi les catastrophes vont-elles bine aux Celtes , comme le deuil sied à Électre ? Parce qu'on est fier à en pleurer, à en mourir, les uns les autres ; parce que soudain, enfin trop tard, on se fait confiance."

       In Le Cheval couché (1977), Xavier GRALL, Editions Calligrammes, Quimper, pp. 122-125.

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