• MÉTROPOLISATION versus INVISIBLES

     Le 2 décembre 2017

     Christophe GUILLUY & QUELQUES ANALYSTES

      A propos du Crépuscule de la France d'en haut, Flammarion, 2016. Source : https://www.youtube.com/watch?v=LJcmJBxea-A. Du MARRONNAGE en passant... ou s'échapper des terres des maîtres (diantre de mot, que dire du fait !).

     

       C'est parti pour un billet... périphérique en ce que je n'ai lu aucun des livres de Christophe GUILLUY et que je n'ai pas prévu de le faire, quelle que soit leur valeur. Je vais relayer quelques articles, interviews, critiques, dont celle récente de Michel DRAC [fidèle "auditrice" de toute vidéo de sa participation ou de sa création en ce moment, pour son engagement politique déclaré - son "séparatisme" et le reste qu'il confie, son essai de clarté personnelle - idéologiquement, la qualité de ses arguments, ses "vidéos de lecture" alimentant soigneusement notre curiosité actuelle].

       Christophe Guilluy a acquis une certaine célébrité médiatique et alternative depuis quelques années (pour nos références historiques, ce sont Le plan C d'Étienne CHOUARD  et Les armes de la critique de Jacques LANGLOIS), fondée sur son étude des classes populaires françaises et le constat de leur évacuation politique (en plus d'économique), le tout, - correspondant à sa spécialité de géographe -, assis sur une redistribution territoriale de ces populations (et de leurs corollaires sociaux) patente, aussi tranchée que souterraine. Un certain parti pris du chercheur pour les catégories qu'il observe peut être relevé (et pourrait être analysé, ce que nous tenterons très superficiellement - comme il se doit, en fin de page), généralement qualifié de "gauche" qui semble lui valoir, le temps passant et ses thèses s'aiguisant (rupture qu'il affirme dorénavant), de l'animosité croissante de la part de ceux qui sont réciproquement montrés du doigt (et des médias dits eux aussi de gauche en sont) : les classes dirigeantes, les grands-métropolitains.

       En plus de perturber (en surface, en profondeur ?), le travail de Christophe Guilluy - et ce que serait la France contemporaine pour ce chercheur et entrepreneur (consultant pour les collectivités territoriales et gérant de Maps Productions à Paris XXe, une société de marketing selon Wikipédia) mérite certainement un minimum d'attention, et rejoint de nos préoccupations jusqu'au potentiellement cardinal (vie humaine), tout en soulignant un sorte d'anonymat collectif, une France oubliée, invisible.

     

       Michel DRAC sur Le Crépuscule de la France d'en haut, le 25-01-2017. Source : https://www.youtube.com/watch?v=N9lE2Ate8DI

     

       Michel DRAC dans cette vidéo peut-être plus connotée que d'habitude (le lecteur "assez boulimique", tel qu'il se présente lui-même, se relâcherait-il devant un auditoire à priori connivent ? / trait aussi dommageable qu'instructif pour nous), communique sa lecture du dernier livre de Christophe GUILLUY, Le Crépuscule de la France d'en haut. Nota : Nous ne voyons pas forcément ce que Michel Drac entend lui-même, dans cette vidéo, par classes populaires.

       Transcription à la volée attentive (sans signifier exactement les mots de Michel DRAC et les nôtres) :

       - A propos du travail sociologique (d'un géographe) sur les tendances de fond des dernières années en France...

       - Constat d'une France de moins en moins démocratique, de plus en plus inégalitaire, en réponse au défi de la mondialisation (monde du commerce sans frontières) par l'idéologie de la "métropolisation", visant à préserver les intérêts des classes dominantes.

       L'idéologie de la "métropolisation", c'est-à-dire l'opposition entre quelques grandes métropoles dans le pays qui sont supposées être intégrées à la mondialisation, - à l'aise dans ce monde sans frontières qu'on est en train de nous promettre et de nous construire -, et une France périphérique des petites et moyennes villes de province, des campagnes, dans une certaine mesure des banlieues, mais avec quelque ambiguïté, qui est en quelque sorte rejetée hors de la représentation institutionnelle de la réalité, a été pour les classes dominantes de sacrifier les couches populaires tout en s'arrangeant pour que cela ne se voit pas.

       - La cause de fond : les classes populaires des pays développés n'ont pas leur place dans l'économie mondialisée contemporaine. Elles sont trop protégées, trop bien payées par rapport aux normes du type d'emploi qu'elles occupent, dans une société qui s'aligne sur sa moyenne mondiale et qui donc fait la moyenne entre les normes de pays comme la Chine, l'Inde, voire le Pakistan, le Kenya, ou d'autres pays et celles des sociétés occidentales. Les conditions de vie, les niveaux de protection et de salaires des classes populaires dans les pays occidentaux doit, à cette aune, baisser énormément.

       L'idéologie de la métropolisation est ou a été une manière pour les classes dirigeantes d'abandonner, de sacrifier ces classes populaires sur l'autel de la mondialisation, tout en s'arrangeant pour que cela ne se voit pas. Cela a été aussi une manière de conserver une base démographique au système car si ce dernier fonctionne en France, ce n'est pas seulement grâce au 1% du haut, mais grâce à une classe sociale moyenne supérieure ainsi que diverses autres petites catégories qui s'agrègent autour de et dans les métropoles et qui fournissent le "petit personnel" du système qui peut ainsi persévérer en vase clos, en ignorant de plus en plus ce qui se passe dans la France périphérique.

      Il y a un conflit de classe très violent entre ceux sont dans l'ordre métropolisé et ceux qui sont dans la périphérie, mais l'on ne voit pas forcément ce conflit de classe, car les classes supérieures et moyennes actuelles (à la différence de la bourgeoisie d'hier) ne livrent pas directement la lutte, mais pratiquent un "brouillage" des classes en un faire-semblant d'avoir à l'intérieur des métropoles des éléments de lutte de classe pour circonscrire cette problématique sociale à l'intérieur des métropoles (alors que le vrai enjeu se trouve entre les métropoles et le reste du pays).

       - Analyse décapante à la suite entre le monde imaginaire construit autour du modèle mondialisé, avec métropoles ouvertes de "citoyens du monde" comprenant mixités sociales, culturelles, etc. et la réalité d'une société qui se cadenasse de tous les côtés, qui fonctionne essentiellement par "réseautage", avec multiplication des fils et filles dans tous les domaines, une baisse très sensible de l'accès à l'enseignement supérieur (vraiment supérieur) pour les enfants des catégories d'origine populaire (les universités provinciales sont abandonnées et de plus en plus décotées), avec des stratégies d'évitement des pauvres diverses (carte scolaire par exemple), le PS n'accueillant pas la diversité qu'il promeut dès qu'il s'agit de diriger effectivement par exemple...

       - Des chiffres accablants sur l'origine des députés actuels. 2% sont d'origine populaire aujourd'hui.

       - Nuit debout n'a pas pu franchir le périph'. (...) Vers 9 mn. En dépit de l'honnêteté probable des initiateurs et participants. Fracas sur la réalité, même si la première couronne n'est qu'un premier pas vers la "périphérie" et un possible réservoir semi-intégré à la super-métropole.

       - Christophe Guilluy enfonce encore son opprobre en exposant que la métropolisation, en plus d'être agressive et cruelle ("c'est méchant") sous couvert de discours et de mises en scènes lénifiantes... ne marche pas ! La périphérie, rejetée, s'échappe, entraînant la radicalisation progressive des classes dirigeantes (en voie d'autisme aggravé) d'ailleurs.

       - Les faits médiatisés illustrent la paupérisation réelle (et d'autres transformations) de la périphérie (des campagnes, des centres des villes petites et moyennes). La  proportion toujours croissante de vacance des locaux commerciaux est un indice physique que quelque chose est en train d'imploser, par exemple. Se manifeste aussi la montée des racismes et des intolérances tous azimuts, témoignant de l'échec total du multi-culturalisme qui dégénère à l'évidence en multi-racisme.

       - 12 mn : La classe politique est victime de sa propre stratégie de communautarisation implicite et clientéliste, derrière le cache de la République, du succès de celle-ci... L'électorat des banlieues serait même en voie d'échapper au PS :  la population ethnique des banlieues est en voie de complète désaffiliation et elle ne vote pas.

      - Quelques faits de cette perte de contrôle. Forte opposition à l'accueil des migrants dans les zones à forte population immigrée (...), de même qu'au discours sociétal de ce parti politique. Apparaît de plus une tension dangereuse - du fait des inégalités croissantes, de l'expansion des diversités de tous points de vue - entre les populations qui sont mises en scène à l'intérieur de l'espace métropolitain. Dans la France périphérique telle que l'entend Christophe Guilly, c'est-à-dire au delà des banlieues, on assiste là à une désaffiliation complète des partis politiques traditionnels. (...) Il y a jusqu'à des émergences de contre-sociétés (pour survivre tout simplement) avec des logiques très identitaires. (16 mn)

       - On a une situation générale, une perte de la guerre des représentations qui provoquent la panique des idéologues de la métropolisation et des classes dirigeantes. Ces derniers ont voulu construire (imposer) une représentation artificielle centrée sur leurs métropoles qui n'intéressent plus qu'eux-mêmes, ils se sont coupés du reste du pays qui, lui, a construit ses propres représentations, enfin, ils n'ont rien à proposer à cette France éloignée... Ils ne peuvent pas la faire entrer valablement dans la mondialisation ! Ils ne sont plus rien...

       - Les journaux Le Monde et Libération n'auraient pas apprécié l'ouvrage ? Rigolard là-dessus, Michel DRAC estime qu'en dépit de sa grande valeur sociologique, le propos de l'auteur ne va pas assez loin...

       - Un phénomène échapperait donc au sociologue, trop immergé dans son domaine et pas assez au fait des affres de la mondialisation économique : la panique des dirigeants repose aussi sur la faible compétitivité des "élites" françaises dans le marché mondial des biens et des personnes. Nombre d'entre elles tirent leur richesse et leur pouvoir de leur place dans le système français tel qu'il est, avec Paris comme capitale par exemple (la maire de Paris est citée en parfait exemple).

       - Michel Drac explicite pour finir, en plus de conseiller tous les livres de Christophe Guilly qui sont tous très bons à ses yeux, qu'il ne voit pas l'intérêt des grandes métropoles aujourd'hui, polluées, concentrées... Peu lui importe qu'elles perdent leur pouvoir, leur attrait. Le théâtre culturel qu'elles purent être n'est plus agréable et intéressant, d'autant qu'avec Internet tout est accessible (les personnes comme les produits).

        - Notre commentaire :

       Nous avons tendance à analyser les politiques actuelles, les mesures incessantes des pouvoirs, aussi "variés" soit-ils, comme l'effort suprême et sinistre des classes dirigeantes pour maintenir, coûte que coûte, leur place dans un pays économiquement mal en point, quitte à maquiller les faits sans vergogne (avec une perte du sens de la vérité et de la réalité première ou non), détruire les quelques semblants de démocratie acquis historiquement et renier à tour de bras leur programme électoral ou partisan, sans parler de leur éthique, verbale au moins. L'on peut même se demander si l'intérêt réel qu'elles tirent à la mise en place d'une métropolisation accrue et violente (car le phénomène n'est pas totalement nouveau, d'autant  que nous sommes en pays hautement centralisé, même s'il revêt les modalités nouvelles que Christophe Guilluy décrit), l'attachement au socle économique et politique français dysfonctionnel mais encore effectif, ne leur permet pas de tirer profit au maximum de la situation, averties ou non de leur propre position (véritablement peu enviable selon Michel Drac).

     

       Christophe Guilluy dans l'émission télévisée NAULLEAU (Eric) et ZEMMOUR (Eric), en 2012. Riche en précisions, à partir d'un livre précédent du géographe, livre qui serait Fractures françaises ? (2010, Bourin).

       "Les classes populaires" (ouvriers et employés, et retraités de ces catégories professionnelles - auxquels peuvent s'ajouter les petits commerçants, qui représentant 60% de la population française, c'est nous qui ajoutons) "ne sont plus là où ça se passe." (Vlan !)

       Mêmes personnes, 2 ans après, autour de La France périphérique, Comment on a sacrifié les classes populaires (Flammarion, 2012) : https://www.youtube.com/watch?v=aYYNcjlnJbI

       Notas :

       - La typologie sociologique de l'INSEE s'appuie sur les urbains (95%) et les ruraux (5%), ce que démonte sciemment le chercheur au nom d'une distinction nette entre très grandes villes et autres villes, auxquelles il associe la campagne, c'est-à-dire là où vivent très largement les catégories populaires, modestes dites aussi "les invisibles" ou "les oubliées". En illustration éloquente : http://tsukeshoin.eklablog.com/cartographie-des-metropoles-d-emplois-a119838510

       - Il n'y pas de calcul politique derrière le phénomène de "périphérisation", il y aurait lâcheté et assomption au fonctionnement économique dominant mondialiste. Pour autant, il y a une carte politique ou politicienne du pays, érigée par les "élites" autour des grandes métropoles, depuis les années 60.

       - Les derniers mots d'Eric ZEMMOUR interpellent, en avançant que si les banlieues s'islamisaient, la périphérie se "refranciserait". (Son fond de commerce.) Vers un choc culturel, un "clivage identitaire"... Incontestablement, ça y va - verbalement !)

     

      Autres sources :

       http://www.lepoint.fr/chroniques/christophe-guilluy-nous-allons-vers-une-periode-de-tensions-et-de-paranoia-identitaire-21-09-2016-2070040_2.php

       Relevé en lisant : "Les classes populaires sont aujourd'hui toutes en "marronnage" et il sera difficile de revenir en arrière." L'entretien est percutant ! Question à se poser parmi d'autres, insiste Christophe Guilluy : "Quel est le destin de ces gens dont on n'a pas besoin, car, qu'ils produisent ou non, cela ne change rien à la courbe du PIB ?"

       On casse donc à Libération : http://www.liberation.fr/debats/2016/09/29/christophe-guilluy-cartographie-d-une-polemique_1514885

       Atlantico : http://www.atlantico.fr/decryptage/christophe-guilluy-paradoxe-c-est-qu-aujourd-hui-sont-pauvres-qui-vont-demander-fin-etat-providence-christophe-guilluy-2823113.html

     

       En conférence dans la Nièvre pour le Conseil départemental (2014 ? - sur le thème de "Redonner un avenir aux territoires faiblement métropolisés : quels intérêts pour ces territoires et pour la France ?"), Christophe Guilluy ajuste et expédie son discours, avant de prendre son train pour... Paris. Source : https://www.youtube.com/watch?v=HJTUCeSXdgY

       Avec un brin d'ironie sur fond radical, je me demande en effet si Christophe Guilluy appartient ou se sent appartenir à la classe "métropolisée", métropolitaine... Ne dit-il pas qu'il ne condamne pas la mondialisation, dans l'un des documents ci-relayés ? N'est-il pas convié par les instances de pouvoir, outre les départements (seraient-ils périphériques, ceux-là, à propos ?) ? Hollande a-t-il fini par le recevoir ? Il est présenté comme homme de gauche, reconnaît cette origine (la division est caduque pour lui, désormais) et s'avère l'auteur d'un livre au titre explicite : Plaidoyer pour une gauche populaire : la gauche face à ses électeurs, éditions Le Bord de l'eau, 2011.

       [Un ultime enregistrement écouté pour ce billet délivre une réponse à notre question sur les départements, à la 34e minute, à modérer de notre point de vue, tandis que la la réforme territoriale récente (loi NOTRe) interroge le chercheur : pourquoi ? L'annulation des départements sous-entendue ? Aiguillage qui persiste dans l'erreur ?!]

       Si, comme écrit précédemment, il semble défendre les classes populaires, son travail peut aussi être lu comme une alerte pour sa classe (ou la classe dont il dépend) et entretenir le vœu de réviser les politiques de domination en voie d'inefficacité et pire, de ratage total. Devant la crainte que le système ne rende l'âme, et loin d'être le chantre de l'extrême-droite française (FN) que suggèrent rageusement certains critiques vexés - d'être dévoilés ?, il informe et avertit de la nécessité d'agir autrement, vite. N'ayant rien lu de lui, ne le connaissant qu'à peine, pour confirmer ou infirmer cette remarque qui n'est qu'une impression finale, je me demande parallèlement si le marronnage est si effrayant pour certains, qu'il pourrait l'être, pour lui aussi... Il faudrait le lire et le réécouter sous cet auspice, alors que le fameux marronnage inspire sacrément, - par chez nous, avec cohorte de questions matérielles et idéologiques.

      # Au 05-06-2017, les propos de Salomé BERLIOUX qui peuvent corroborer et laisse entendre que l'on va s'occuper d'une partie de ce qui est problème (ou non !) : https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/0211906553245-cette-jeunesse-dont-personne-ne-parle-2078239.php

       # Le 12-07-2017, sur le conseil de PMO : https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2017/06/11/christophe-guilluy-le-crepuscule-de-la-france-den-haut/

       # Le 17-10-2017 : http://www.atlantico.fr/decryptage/christophe-guilluy-france-en-haut-est-structuree-autour-emmanuel-macron-pour-proteger-interets-monde-en-bas-lui-est-completement-3172492.html#PjpxS888EfAIzvGm.99

       # Le 24-04-2018, avec ou face à Natacha POLONY, les propos sont très clairs, très simples et peut-être porteurs d'espoir : https://www.youtube.com/watch?v=3vi8X3f5hUs

     

    Christophe GUILLUY & analystes

       Trois nègres marrons à Surinam, Théodore BRAY (1818 - 1887). Source : https://www.histoire-image.org/etudes/marronnage

      "La forêt offre un espace où se cacher, pour reconstruire des formes d’identités personnelles et sociales, hors de l’univers esclavagiste." La forêt est l'écosystème des Européens souffle Marie Cachet. Pour d'autres aussi. TOUS et chacun ?

       On se souviendra énergiquement : "(...) dès qu’il donne lieu à la création de petites communautés isolées, il est l’objet d’une répression que seul le manque de moyens tempère".

       Moyens d'hier, moyens d'aujourd'hui, et de demain...

       # Le 24-04-2018 sur Thinkerview, Mathieu RIGOUSTE, sociologue et essayiste sensiblement engagé, dont la parole est aussi subversive que "caricaturalisable" : https://www.youtube.com/watch?v=iCu-zqidtPo