• MOEURS (FRAGMENTS)

     HAUTE & BASSE BRETAGNE

    MOEURS (FRAGMENTS)

       Source : http://www.cparama.com/forum/plougastel-daoulas-t2703.html

     

       "L'enfant naissait à la ferme comme un petit animal, comme un petit poulain ou un petit veau. S'il était de bonne constitution, il vivait, dans le cas contraire, il disparaissait rapidement. J'ai connu une famille où sept enfants sont morts en bas-âge. Dans ce temps-là, si l'enfant disparaissait, c'était tant-pis. Quand, alors que la femme était enceinte, on avait la certitude que l'enfant serait un "monstre", on passait le "cordon". C'est-à-dire qu'on passait un lacet autour du cou du bébé, et on tirait dessus jusqu'à ce que mort s'ensuive. Comme il n'y avait aucun contrôle, ni la médecine ni de l'administration, le gosse était enterré et on n'en parlait plus."

      Au pays gallo, Textes, traditions, Lexique, Eric RONDEL, "Chantemèle" par Marcel GAULTHIER, Club 35, 1992, p. 17.

     

       "Dans les moments de farniente, c'est au grenier que je me réfugiais, dans un beau désordre de vieux journaux, de bouquins en pièces, de vieux gilets de sabots. Dans une boîte orangée de la marque d'amidon Le Chat, il y avait une partie des Misérables. C'est là qu'enfants, nous allions fouiller pour trouver le fusil ou le revolver à barillet de grand-Père, heureusement vide de ses balles. (...)

      J'en redescendais pour dessiner Marraine, assise devant le feu, la petite dernière de tante Mimie, Jackie, couchée de travers de ses cuisses et agitant ses petons devant la flamme. "Regarde ses petits doigts de pied, disait Marraine, on dirait des rayons de soleil."

         Jacques BUREL, témoin de la vie paysanne en Bretagne, De ronce et de froment (1991), Coop Breiz, 2005, p. 132.

     

    MOEURS (FRAGMENTS)

        Devant un décor dessiné. Épouillage ? Source : http://www.antiquitesdugolfe.com/en/cartes-postales/3050-cpa-cartes-postales-anciennes-cartophile-bretagne-jroyer-nancy-morbihan.html

     

       "Ses enfant élevés, et le seul fils, Robert, devant tenir la ferme de Loc-Jean, elle l'y accompagna. Elle y resta treize ans jusqu'à la mort de ses parents, quand le ménage de sa sœur Marianne put occuper la maison de ceux-ci, bâtie en face de la vieille où les deux sœurs s'étaient peu à peu brouillées comme il arrive lorsqu'il y a étroitesse du territoire. Pendant des années, Robert et son cousin René se croisèrent sur l'échelle de meunier qui menait aux chambres, sans s'adresser la parole.

       Pendant treize ans, grand-père demeura seul à Coat-Meur avec tante Mimie qui l'avait en adoration, et vécut là ses meilleures années. C'est l'époque où, jaloux des galants qui venaient la voir, je lui jetais des pierres.

       Mais des bourgeois de Landi ainsi que Charles HUON venaient chasser à Coat-Meur. Ils apportaient à Corentin de bonnes bouteilles, des apéritifs inconnus. C'est ainsi que, dans sa solitude, grand-père prit goût au vin et transforma en caves privées quelques talus du Bois-Meur.

       Merveilleux grand-père ! Dire que j'ai fait la chasse aux bouteilles sur les talus dans les touffes de bruyère, dans les creux derrière des bouts de rocher qui sortaient du sol. Tout cela pour marraine qui travaillait comme une esclave, en bougonnant."

         Jacques BUREL, témoin de la vie paysanne en Bretagne, De ronce et de froment (1991), Coop Breiz, 2005, p. 130.

     

       "C'était d'infatigables travailleurs. Je ne les entendis que rarement se plaindre même si parfois un "skuiz maro oun" ("je suis mort de fatigue") s'échappait de leurs lèvres  au soir d'une longue journée. A celui d'une longue vie se terminant dans la souffrance, j'entends encore ma grand-mère, qui pensait à haute voix, me dire, dans un mélange de révolte et de résignation : "Ce n'est pas possible qu'il n'y ait pas un paradis pour nous les pauvres qui n'avons que travaillé toute notre vie sans faire de mal à personne."

         Jacques BUREL, témoin de la vie paysanne en Bretagne, De ronce et de froment (1991), Coop Breiz, 2005, p. 119.

     

       "Le travail, tout en étant très rude, n'était pas considéré comme une corvée, il était normal de travailler, et on travaillait même dans la joie. Plus le travail était rude, et plus on s'encourageait en se racontant des blagues. Même après une journée très dure, on dansait un peu le soir, les gars reconduisaient les filles chez elles en les embêtant un peu : un petit baiser sur la joue, mais ça n'allait pas plus loin, et puis on rentrait la maison. Bien que le travail était rude, on ne connaissait par le stress, on travaillait dans de bonnes conditions.

       La mère de famille, qui se livrait à un énorme travail, avait beaucoup de responsabilités. Avec tous ses enfants d'abord, ses bêtes à surveiller et à nourrir, le linge a raccommoder, les "chausses à rhabiller", tricoter, faire le pain tous les quinze jours elle n'arrêtait pas. La maman avait beaucoup plus de travail que le père, qui, lui, s'occupait uniquement des champs et de ses chevaux. C'était le rôle de la maîtresse de maison de s'occuper des vaches, des cochons, des lapins, des poules, faire le beurre..."

       Au pays gallo, Textes, traditions, Lexique, Eric RONDEL, "Chantemèle" par Marcel GAULTHIER, Club 35, 1992, p. 22.

     

       "Youn était un beau vieillard au teint coloré et au torse puissant. Je ne me lassais pas de l'écouter. La maison de ses parents avait brûlé quand il était enfant "mais alors l'argent n'était pas en papier comme maintenant. On avait retrouvé dans le mur les pièces d'or que mon père y avait cachées et on put rebâtir la maison. Il y avait beaucoup de misère alors, des maisons envahies par les puces et les poux et où on ne mangeait pas tous les jours. L'essentiel de la nourriture c'était patates et bouillie. Seul l'homme avait droit à la viande. La famille n'avait droit qu'au parfum dans la soupe.

       On buvait du lait, du cidre aussi. (...) "Tu boiras un coup avec moi ?" On finissait toujours par boire un coup. Youn disait : "J'en ai vu des choses depuis que je suis né : depuis la goulou-roussin (la chandelle de résine) dans la cheminée jusqu'aux hommes qui marchent sur la lune." Et il riait, sa lèvre inférieure en bénitier, ses joues remontées comme deux petites pommes rouges, le poil blanc hérissant son visage comme un chaume. Il est mort à 96 ans, n'ayant pas réussi à faire, comme il disait, un compte rond."

      Jacques BUREL, témoin de la vie paysanne en Bretagne, De ronce et de froment (1991), Coop Breiz, 2005, pp. 133-134.

     

       "Comme tout a une fin, on mourait à Chantemèle comme ailleurs, et du fait qu'on n'avait jamais reçu la visite d'un médecin (celui-ci soignait surtout les gens de "la ville" plus fortunés), quand, par hasard, on le voyait entrer dans la maison, on savait quel sort vous attendait, d'autant plus que sa visite était suivie de celle du curé qui venait vous administrer les derniers sacrements et vous réconforter par quelques bonnes paroles. Si la mort n'était pas accidentelle, on l'attribuait à de mauvais rhumatismes ; de toute façon, le résultat était là. Pour être plus sérieux, il faut dire que le mort était très respecté ; comme on était très pieux, le village entier et la famille installée au loin se relayaient jour et nuit pour des prières ; le soir, plus spécialement, une veillée pieuse était organisée. Cette "garde de nuit" était aussi destinée à protéger le défunt de la vermine : rat et souris. Au moment de la mort, l'horloge était arrêtée et des draps masquaient les miroirs. Un voisin allait "prévenir" dans les villages des alentours. "Prévenir" voulait dire annoncer le décès et le jour de l'enterrement. Les gens y venaient nombreux. Le cercueil était porté à bras à l'église et au cimetière, quelle que soit la distance. Dans notre pays breton, on a le culte des morts, et les tombes de nos cimetières sont en général modestes, ais très bien entretenues."

       Au pays gallo, Textes, traditions, Lexique, Eric RONDEL, "Chantemèle" par Marcel GAULTHIER, Club 35, 1992, p. 19.

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