• MORRIS, Arts & Marché

     Sensibilité et production (en pays victorien).

    MORRIS, arts et marché

       Escalier que ne reniera aucun tenant de la tradition architecturale, aucun tenant de la Modernité. Échelle d'une maison ancienne au Japon (dans un livre), office de Balkrishna V. DOSHI à Ahmedabad), "fantaisie" ou "création" contemporaine, nous en avons reconnu le principe formel en divers endroits... Il se cale dans Kelmscott Manor (attention à l'authenticité de sa menuiserie toutefois, des mains courantes sûrement). Source : http://vintagegal.co.uk/art-design/the-pre-raphaelite-brotherhood-at-kelmscott-manor/

     

    MORRIS, arts et marché

    MORRIS, Arts & MarchéJardiner politique / de PRECY (1912)

       Vues de l'intérieur de Red House (murs blancs !), sous une réédition d'un papier peint de la fabrique de William MORRIS. Sources : http://wmmorrisfanclub.blogspot.fr/2010/07/red-house-hallwayswelcome.html, http://www.morrissociety.org/morris/redhouse.html & http://lejardindestella.blogspot.fr/2012/12/william-morris.html

     

       Dans le texte d'Anselm JAPPE cité dans un précédent billet, le penseur marxien de la "Critique de la valeur" porte un regard partial et peu enthousiaste sur la production artistique de William MORRIS, ramenée à la décoration et à sa surenchère. En plus de rejeter trop vite une question de fond (décor/formes), centrale en architecture et... en tout questionnement (?), dont les Arts and Crafts ont su poser avec acuité les termes théoriques et pratiques à partir du modèle gothique notamment (si la Modernité - dont il faut résolument interroger la force d'emportement - ne disposait pas au XIXe siècle, de l'environnement technique nécessaire à son apparition), n'y aurait-il pas là quelque facilité d'auteur afin de conclure analyse et papier (la notion de négatif - doublée de celle de naïveté - n'en étant pas moins stimulante, d'autant que nous ne la prenons pas dans la radicalité destructive ou d'opposition, voire réaliste qu'Anselm Jappe semble lui accorder, mais selon une version purement réactive et évolutive) ? L'observateur de la chose socio-économique n'oublierait-il pas le contexte dans lequel a évolué notre homme particulièrement actif (mort épuisé), sa clientèle et les commandes (qui ont pu paradoxalement exacerber le constat de gaspillage) en plus de méconnaître l'univers rapproché, la sensibilité et le penchant plastique profond de William Morris - sûrement composés de l'amour des expressions si diverses de la nature, sa propre nature entreprenante et sensuelle, en plus d'une appartenance sociale et nationale -, lisible dans ses maisons, par exemple, mais aussi dans certains textes (citations de Peter DAVEY à la suite). Sur ses poésies, nous ne saurions rien émettre... n'en ayant pas lues.

     

    WIlliam MORRIS (1834-1896)MORRIS, Arts & Marché

      Poésie de Morris en lecture, par Edward BURNE-JONES. Sources : http://www.theartsdesk.com/visual-arts/anarchy-and-beauty-william-morris-and-his-legacy-national-portrait-gallery & https://www.marxists.org/subject/art/visual_arts/satire/misc/burne1.htm

     

       EXTRAIT :

       "(...), sa conception de l’art et de la littérature reste très – trop – proche des arts décoratifs. Pour lui l’art est nécessairement lié au plaisir des sens. Ceux-ci sont l’objet de son constant éloge, la vue surtout, et la sensualité en général, qu’il applique aussi bien à l’art et qu’à la littérature. Sa polémique contre l’excès de mots prend parfois un tour anti-intellectualiste. Dans la société des Nouvelles de nulle part, les gens consacrent beaucoup plus d’attention à sculpture du bois qu’à l’étude de l’histoire.

      Mais si Morris reste étranger à l’art moderne c’est sans doute parce qu’il n’y a pas chez lui de pensée du négatif. En décrétant que l’art est impossible dans une société où règne le malheur, il réfute par anticipation les créations des avant-gardes qui émergeront bientôt dans un monde de douleur (38). L’art dit moderne s’est révolté avec force contre l’art nouveau largement inspiré de Morris. On le comprend : si l’on devait vivre éternellement dans des intérieurs "Arts and Crafts", on serait sans doute tenter de donner raison à Adolf LOOS qui s’exclamait, en 1908, que l’excès d’ornement constitue un "crime" (39) !

       (38) "Le manque d’enthousiasme pour le douloureux, le tragique et l’obscur de l’âme humaine l’empêcha de contempler la souffrance dans l’art et le maintint envers lui dans une attente de repos et de plaisir", Estela Schindel, "Introducción"» in William Morris, Cómo vivimos y cómo podríamos vivir suivi de El arte bajo la plutocracia et de Trabajo útil o esfuerzo inútil, Logroño, Pepitas de CALABAZA, 2013 (4e édition), p. 34.

       (39) Adolf LOOS Ornement et Crime, et autres textes (traduit de l’allemand par Sabine CORNILLE et Philippe IVERNEL), Paris, Payot et Rivages, 2003.

       (40) "La Société de l’avenir", in L’Âge de l’Ersatz, op. cit., p. 78."

     

       # "(...) Sa fille, May, se souvient, que lorsqu'il se préparait à rendre visite à un client afin de discuter de projets compliqués de décoration, "il faisait souvent remarquer en riant que les intérêts de la firme ne seraient pas bien servis s'il disait ce qu'il aimait vraiment : des murs blancs, pas de meubles, de tentures ou de tableaux vieillots ; ce qui convient aux maisons ordinaires, les belles tentures étant réservées, dans nos contrées, aux édifices imposants... "les papiers peints ne sont qu'un pis-aller", avait l'habitude de dire celui-là même qui les concevait" (2)."

        In Architecture Arts and Crafts (1980), Peter DAVEY, trad. de l'anglais par Stéphane RENARD, Pierre Mardaga éditeur, Liège, 1987, p. 37.

     

    MORRIS, Arts & Marché

    MORRIS, arts et marché

       Dans Red House, le grand meuble-banc dessiné dès son premier logement par Morris, relevant du mobilier "sauvage", après une vue intérieure de combles de Kelmscott Manor (1896, Frederick H. EVANS). Sources : http://cooteandco.com.au/?tag=william-morrishttps://marymarthatours.wordpress.com/2013/07/18/why-william-morris/ ou https://www.metmuseum.org/toah/works-of-art/68.519/

       Nota : William Morris a vécu de 1860 à 1865 dans cette maison.

     

    MORRIS, arts et marché

    MORRIS, arts et marché

       D'une vue à l'autre de la (même) chambre de William Morris à Kelmscott Manor, la tapisserie change.

     Sources : http://fannycornforth.blogspot.fr/2012/04/manor-to-which-i-would-like-to-become.htmlhttps://www.artsetvie.com/escapade/grande-bretagne/les-cotswolds-et-le-mouvement-arts-and-crafts-1006.html

     

    MORRIS, Arts & Marché

      " William Morris in Bed, Sir Edward Burne-Jones. Source : https://www.marxists.org/subject/art/visual_arts/satire/misc/burne2.htm

     

       Partant du livre de William Morris News from Nowhere projetant un monde plus de cent ans après (vers 2000), Peter Davey dresse un portrait humain des Arts and Crafts (artistes et clientèle) dans son livre consacré à l'architecture de ce mouvement :

       "(...) les architectes et artisans anglais étaient, en 1890, en train de construire un monde qui ressemblait beaucoup à celui qui s'offrait à notre voyageur du temps. Toutes ces personnes gravitaient autour de l'Arts and Crafts Exhibition Society, fondée en 1888 dans le but de susciter une nouvelle approche de la conception, originale et vigoureuse et à la fois. Cette approche était fortement ancrée dans les idéaux de Morris, comme on peut le voir à la fois dans les réalisations de son entreprise et dans ses écrits.

       Tous ces membres du mouvement Arts and Crafts étaient fortement individualistes, mais ils partageaient tous l'affection de Morris pour la simplicité, la fidélité aux matériaux et l'unité de l'artisanat et de la conception. Et surtout, ils partageaient son affection pour le Gothique - pas le Gothique scolastique et religieux des Victoriens, mais bien l'esprit gothique. C'était un Gothique libéré des règles, provenant de ces cottages bien naturels, des maisons de la campagne et des granges des gens ordinaires vivant au Moyen Age plutôt que des palais, des hôtels de ville et des églises. Lors d'une conférence consacrée à l'architecture gothique, Morris définit en 1889 l'idéal du mouvement Arts and Crafts : "Un immeuble gothique n'est pas honteux de ses murs ; dans ses murs, vous pouvez découper des fenêtres où vous le voulez et, si vous le désirez, vous pouvez les décorer pour montrer que vous n'êtes pas honteux d'elles. Vos fenêtres, et vous devez en avoir, deviennent alors une des grandes beautés de votre demeure ; vous n'êtes pas obligés de savants exercices de logique afin d'éviter d'être, dans votre propre maison, plongés dans la pénombre, comme c'est le cas dans le style pseudo-Romain. Votre fenêtre, disais-je, n'est plus une concession à la faiblesse de l'homme, une hideuse nécessité, mais bien une des gloires de l'art de construire. Il en va de même pour le toit dans tous ces faux styles : si votre immeuble n'est pas imprégné de ce bon sens gothique, vous devrez prétendre que vous vivez dans un pays chaud où seul un petit abri est nécessaire, et que jamais dans nos îles il ne pleut ni neige" (3).

       Parallèlement à ces principes plutôt austères (!), on trouvait dans le mouvement Arts and Crafts un goût tout à fait victorien pour le confort et l'aise. Il y avait également un fort sentiment nationaliste (anglais et parfois écossais) convenant bien à une nation, qui sans retenue, avait dominé les mers pendant la plus grande partie du siècle.

       Ce mouvement provenait de la haute bourgeoisie victorienne et était fait pour elle. Les habitants du monde imaginaire décrit par William Morris présentent toutes les caractéristiques des bons bourgeois victoriens : ils sont gentils, généreux, polis, pleins d'énergie et de moralité, ils sont nationalistes (au meilleur sens du terme), intellectuels, pratiques, ils adorent le confort et aiment "la beauté". Ils sont vierges des défauts typiques des Victoriens : hypocrisie, philistinisme, égoïsme, puritanisme, chauvinisme arrogant, indifférence et extraordinaire conscience de classe.

       Les membres de la haute bourgeoisie étaient les seules personnes capables de jouir de la liberté individuelle dans l'Angleterre victorienne : ils ne connaissaient ni les affres de la pauvreté qui frappaient les classes sociales inférieures, ni le snobisme à rebours de la petite bourgeoisie, ni la formalité de plus en plus figée de la noblesse. L'Angleterre étant le pays et le plus puissant de son époque, les membres de la haute bourgeoisie étaient probablement les gens les plus libres du monde. C'était pour eux  que les architectes Arts and Crafts  travaillaient, développant un style neuf et aisé dont on pouvait souvent voir les productions dans les petites maisons de campagne de cette race libre, fière et individualiste qui, au cours de la période séparant 1880 de 1910, commanda quelques-uns parmi les travaux les travaux d'architecture les plus réussis et les plus originaux de Grande-Bretagne.

       Les réalisations de l'architecture Arts and Crafts furent largement reconnues par les continentaux, et personne ne les a plus clairement évaluées qu'Hermann MUTHESIUS, architecte attaché à l'ambassade d'Allemagne à Londres de 1896 à 1903 ; celui-ci nous livre, dans son ouvrage monumental intitulé Das englische Haus, une analyse définitive de la scène intérieure anglaise au tournant du siècle. L'ouvrage fut rédigé en 1904-1905. Selon Muthesius, il est clair que le moteur essentiel du succès britannique fut l'individualisme modéré. "L'Anglais construit sa maison pour lui seul. Il ne ressent pas le besoin d'impressionner, ni celui d'organiser des fêtes ou des banquets ; l'idée de briller par le faste de sa maison ne lui vient tout simplement pas à l'esprit. En fait, il évite même d'attirer l'attention sur elle, et rejette le dessin frappant, l'extravagance architectonique, tout comme il répugnerait à sembler lui-même excentrique par le port de vêtements criards. En particulier, l'apparat architectonique, la création de l' "architecture" et du "style" (à laquelle nous tenons tellement en Allemagne) n'existe plus en Angleterre. Il est fort intéressant de remarquer... qu'un mouvement dont les débuts remontent à une quarantaine d'années et qui rejette l'imitation des styles tout en recherchant des liens plus étroits avec les simples constructions rurales a obtenu les résultats les plus satisfaisants" (4).

         (3) MORRIS, William, Gothic Architecture,repris dans William Morris, Nonesuch Press 1974, p. 491.

       (4) MUTHESIUS, Hermann, The English House, Crosby Lockwood Staples, Londres,1979, p. 10. (1ère traduction en langue anglaise par Janet SELIGMAN).  MORRIS, Arts & Marché

        In Architecture Arts and Crafts (1980), Peter DAVEY, trad. de l'anglais par Stéphane RENARD, Pierre Mardaga éditeur, Liège, 1987, pp. 12-13.

     

     

     

     

     

     

     

     

       “Home Again, William Morris by Edward Burne-Jones." Source : http://cavlec.yarinareth.net/

    « William MORRIS, un universART, PROGRÈS, DESIGN... NATURE »