• SADE : écriture à polarités / LE BRUN (1986)

     Morale, nature : deuxième divulgation.

    SADE : écriture à polarités  / LE BRUN (1986)

       Source : http://gazou777.blog.shinobi.jp/Entry/56/

     

       "Comment croire, en effet, que la réflexion insurgée des Étrennes philosophiques, partant de l'insignifiance de l'homme devant la nature, pour en arriver à poser la question fondamentale de la morale, en ces termes :

       "Tu veux que l'univers entier soit vertueux, et tu ne sens pas que tout périrait à l'instant s'il n'y avait que des vertus sur terre ; tu ne veux pas entendre que, puisqu'il faut qu'il y ait des vices, il est aussi injuste à toi de les punir, qu'il le serait de te moquer d'un borgne...",

       comment croire qu'une telle réflexion trouve véritablement à loger son ampleur dans cette proposition finale :

      "Songe, en un mot, que c'est pour rendre heureux tes semblables, pour les soigner, pour les aider, pour les aimer, que la nature te place au milieu d'eux, et non pour les juger et les punir, et surtout pour les enfermer" ?

      En se référant  ainsi à cette idée de la nature, si conforme à la pensée athée moyenne, SADE ne lui accorde aucune valeur, serait-ce même cette "certaine valeur" que lui confèrerait la négation selon Maurice BLANCHOT. L'idée de nature est ici déjà neutralisée, avant même d'avoir été formulée, par l'ampleur du mouvement qui la précède et qui l'excède...

     

     ...Il s'agit là de ces retombées dont Sade est coutumier, une façon brusque de suspendre l'écart de sa pensée, une façon froide de se réajuster, le temps de sauver les apparences pour repartir de plus belle. Toujours ce va-et-vient entre la surface et le fond qui pourrait éclairer la succession de champs contradictoires avec leur polarisation singulière se découvrant sans cesse dans l’œuvre de Sade. D'autant qu'avec le temps, Sade acquiert une telle virtuosité à cette pratique de l'écart que, du plus profond qu'il se trouve dans les dédales de l'être, il laisse toujours une partie de sa pensée s'éventer au contact de l'air du temps. En fait, il n'est pas de développement théorique qui ne s'effectue au prix de ce dynamisme de plongées successives, plus ou moins rapprochées, entre le sens commun de la surface et l'ivresse des profondeurs. Le meilleur exemple en est peut-être Français encore un effort..., où ces plongées s'effectuent dans la masse encore mouvante de la réalité révolutionnaire et où l'agitation de la surface est le prétexte pour Sade de nous faire assister, d'autant plus facilement dans les profondeurs, à la fomentation des tempêtes qui sont celles de ses désirs.

       Dans cette perspective, sa force de négation serait un effet secondaire et non par le moteur de sa pensée comme l'affirme Maurice Blanchot :

       "SADE, ayant découvert qu'en l'homme la négation était puissance, a prétendu fonder l'avenir de l'homme sur la négation poussée jusqu'à son terme."

       On pourrait me faire le grief de m'avancer ici bien imprudemment à contester cette thèse de Maurice Blanchot, d'ailleurs reprise par tant d'autres, à partir des premiers écrits de Sade qui ne portent pas encore vraiment sa marque. Sans doute, mais il est frappant de trouver déjà, en quelque sorte à l'état brut, dans ces textes consacrés à la question de l'athéisme, si essentielle pour Sade, ce souci de maintenir la contradiction qui va caractériser si fortement sa pensée et lui valoir d'être gratifié de tous les prestiges de la déraison, à commencer par les esprits les mieux disposés.

      A partir du moment, en effet, où Maurice Blanchot se convainc qu' "écrire est la folie propre de Sade", il s'interdit de le suivre. N'ayant pour ma part, ni la naïveté, ni l'impudence de croire qu'il est possible ou souhaitable d'abolir la distance à laquelle Sade nous tient de sa pensée, je conteste seulement l'idée d'une "folie de Sade", parce qu'elle suppose, obligatoirement, un point de vue de la non-folie où est censé se tenir celui qui parle. Et de ce point de vue de la non-folie devient, du même coup, si radicalement différent de celui de Sade qu'on en vient à se demander si, de là, on peut encore voir ce qui agite réellement Sade.

       Sans doute, Maurice Blanchot décrit-il admirablement les mouvements de Sade, mais de loin, à partir seulement des surprenants remous que ceux-ci provoquent à la surface du discours. Paradoxalement, rien de ces descriptions, en fin de compte abstraites, ne permet de répondre aux questions si pertinentes que Maurice Blanchot lui-même, pose au début de son essai sur La raison de Sade :

       "[...] quel est le fond de la pensée de Sade ? Qu'a-t-il dit au juste ? Où est l'ordre de ce système, où commence-t-il ? Où finit-il ? Y a-t-il même plus qu'une ombre de système dans les démarches de cette pensée si obsédée de raisons ? Et pourquoi tant de principes si biee coordonnés ne réussissent-ils pas à former l'ensemble parfaitement solide qu'ils devraient constituer, que même en apparence ils composent ?"

       Et comment pourrait-il y être répondu quand le point de vue de la non-folie, choisi par Maurice Blanchot, marque un arrêt provoquant un décalage grandissant par rapport à la "folie de Sade", qui serait justement de se mouvoir entre le fond et la surface et, ce faisant, de nous ébranler en profondeur. Il s'ensuit que l'immobilité du point de vue de l'observateur conduit Maurice Blanchot à guetter, sur le plan où il se tient, la façon dont les mouvements de Sade s'y inscrivent, mais cela, au détriment des mouvements eux-mêmes. Et quand bien même Maurice Blanchot aurait-il le mérite d'avoir su décrypter dans ces inscriptions la marche de la "souveraineté à travers l'esprit de négation poussé à son point extrême", il ne nous parle là que de la trace des écarts de Sade, alors que chaque écart est une plongée dans la profondeur de l'être se développant à chaque fois en espace perpendiculaire à l'ordre des choses, pour ouvrir comme une trappe sur la mouvance de l'univers qui hante autant notre pensée que notre désir.

       (...)

       (...) Sade est celui qui parle et jamais celui qui est parlé, comme il est de bon ton aujourd'hui de l'être.

       Dans toute l’œuvre de Sade, j'ai cherché en vain ces "pensées irréfléchies". Sa sauvagerie logique ne saurait s'accommoder de telles faiblesses. Quant à ces "moments non formulables", existent-ils vraiment pour celui qui se propose de "tout dire", pour qui annonce "moi je détruis, je simplifie", prêtant là au moribond l'arme de la négation, sans songer à en faire un principe : "Tu ajoutes erreurs sur erreurs, dit celui-ci au prêtre, moi je combats toutes". Enfin si l'on s'interroge sur la fermeté du propos ou sur la clarté de l'argumentation, il est bon de revenir au Dialogue entre un prêtre et un moribond où, là encore, la conclusion sacrifiant à la morale naturelle, selon laquelle : "il n'est besoin que d'un grand cœur", peut surprendre le lecteur que Sade amenait encore, à la page précédente, à des considérations autrement plus troublantes :

       "Nous sommes entraînés par une force irrésistible, et jamais un instant les maîtres de pouvoir nous déterminer pour autre chose que pour le côté vers lequel nous sommes inclinés. Il n'y a pas une seule vertu qui ne soit nécessaires à la nature, et réversiblement, pas un seul crime dont elle n'ait besoin, et c'est dans le parfait équilibre qu'elle maintient des uns et des autres que consiste toute science. Mais pouvons-nous être coupable du côté dans lequel elle nous jette ?"

       Une nouvelle fois, tout ce qui vient d'être agité là ne peut être résorbé dans l'invocation au "bon cœur". Néanmoins, l'étrange cheminement qui mène Sade de l'un à l'autre se semble pas plus commandé par la négation que par la déraison. Simplement, s'étant livré là à un écart déjà considérable par rapport à la pensée athée de son temps, s'étant aventuré là dans les profondeurs du matérialisme athée, ayant déjà dépassé le point-limite des plus audacieuses spéculations de l'athéisme, Sade, tout d'un coup, remonte à la surface. Et pour ce faire, il jette du lest, vite, trop vite peut-être, pour ceux qui ne sont pas habitués à ses exercices de plongée.

       Partant ici du plus loin, partant de ce qu'il considère plus calmement que quiconque en son temps : "jamais il ne m'a effrayé, et je n'y vois rien que de consolant et de simple", il va remonter, traversant les différentes philosophies de la nature ou les prenant en enfilade, des plus radicales aux plus conformistes, le long de ce qui le préoccupe dans ces années-là et qui est la question du jugement moral. D'abord le néant se trouve immédiatement dédramatisé par une proposition qui n'est pas sans rappeler les affirmations du philosophe TOLAND : "Rien ne périt mon ami, rien ne se détruit dans le monde." Ce qui le conduit à mettre l'accent sur l'indifférence de la nature, comme en écho à ce que disait GRIMM, dès 1759 : "aveugle, sans affection et sans prédilection pour aucune forme, elle se contente d'entretenir la fermentation générale. C'est sa loi unique et éternelle." D'où il peut facilement retrouver les thèses de La METTRIE, à travers une critique du remords que le passage "au bon cœur" semble neutraliser complètement en hédonisme vertueux.

       J'ai dit semble, car autant dans ce dialogue que dans les Étrennes philosophiques, Sade ne s'arrête pas là. Dans un texte comme dans l'autre, à peine est-il parvenu à un point de réconciliation avec le monde, qu'il s'en éloigne aussitôt et, à chaque fois, avec une violence inconcevable dans l'ordre de la philosophie. Ainsi, quand il nous a pratiquement convaincus que le développement des Étrennes philosophiques est bien en train de se terminer par cette exhortation à rendre heureux nos semblables "pour les soigner, pour les aider pour les aimer", il continue : "et non pour les enfermer". Brusquement, voici les faits qui viennent bousculer les idées et renverser leurs pièces, une à une, sur le bel échiquier de la nature. C'est "juger" qui fait tomber "aimer", c'est "punir" qui fait tomber "aider", c'est "enfermer" qui fait tomber "soigner". Impitoyable jeu de massacre par lequel Sade avait commencé ces Étrennes en évoquant ses juges et à travers eux, son immense suspicion envers l'humanité :

       "Misérables créatures, jetées pour un moment sur la surface de ce petit tas de boue, il est donc dit qu'il faut que la moitié du troupeau soit persécutrice de l'autre ?"

       Alors ces Étrennes philosophiques sont comme un profond coup de sonde dans l'obscurité d'une matière prise entre l'ordre social et l'ordre philosophique. Coup de sonde qui sert autant à conforter Sade qu'à l'endurcir dans sa révolte comme en témoigne le bouleversant post-scriptum :

       "Au poulailler de Vincennes, ce 26 janvier, au bout de cinquante-neuf mois et demi de pressurage, et sans succès en vérité", (...)."

      In Soudain un bloc d'abîme, Sade, Annie LE BRUN (1986), rééd. Folio essais, 1993, pp. 66-73.

     

    SADE : écriture à polarités  / LE BRUN (1986)

       Un de "mes" jeunes chênes préférés, empêtré dans le vaillant grillage de limite du jardin, le 13 avril dernier. Il a été tronçonné pour moitié ce jour-là, par l'exploitant voisin, très près de ses sous, semble-t-il. Très animé aussi, au fond de sa geôle à lui.

       Un site internet répertorie les aides que reçoivent les gens de son espèce. Si mes montées de rage persistent, je le chercherai et jetterai un œil sur les avalanches d'argent prodiguées (PAC-S). D'aucuns parlent de centaines de milliers d'euros. L'Europe subventionnante, mère nourricière de la dépendance aggravée et mortifère soutiendrait également la re-création de haies de bocage ? Sans jamais beaucoup donner, elle oblige l'implantation de panneaux publicitaires flatteurs dès le premier centime versé (de source sûre) et hérisse le paysage de laideur assurée... Cr-achats.

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