• SADE introduction / LE BRUN (1986)

     Soudain un bloc d'abîme,

        "Tu veux analyser les lois de la nature, et ton cœur, ton cœur où elle se grave, est lui-même une énigme dont tu ne peux donner de solution ! Tu veux les définir, ces lois, et tu ne peux pas me dire comment il se fait que de petits vaisseaux trop gonflés renversent à l'instant une tête et fassent dans la même journée un scélérat du plus honnête des hommes." in Les Étrennes philosophiques, Sade, cité par Annie LE BRUN, dans Soudain un bloc d'abîme, Sade (1986), rééd. Folio-essai, p. 84.

    Victoir HUGO

       Encre de Victor HUGO. Château sur la colline, vers 1854-1859, Musée Victor Hugo, Paris.

    Victor Hugo, Château sur la colline, v. 1854-1859, musée Victor Hugo

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       Source :  http://art-figuration.blogspot.fr/2013_07_01_archive.html

     

    Victor Hugo, Château sur la colline, v. 1854-1859, musée Victor Hugo

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    SADE / LE BRUN (1986)

       Source : http://www.museevictorhugo.fr/la-collection-de-dessins.html

     

       "Que la solitude de SADE frappe en plein cœur, sans recours, il n'est pas de génération qui ne mette tout en œuvre pour dénier ce fait là. Arguer, comme certains aujourd'hui, de la monotonie d'une œuvre interminable n'est qu'un signe de plus de l'ignorance à prétention culturelle. Qui lit Sade, et non ses exégètes, ne peut en sortir indemne. Je crois même qu'on en revient avec ces immenses blessures de l'être dont les couleurs inattendues font quelquefois pâlir l'horizon. Encore faut-il pouvoir surmonter l'agression première. Encore faut-il que les mécanismes de protection, déclenchés par une panique presque inévitable, ne bloquent pas les issues. Combien de savants commentaires n'avons-nous pas lus où l'auteur, sans s'en rendre compte, substitue sa propre problématique à celle de Sade ? Et ce n'est pas le moindre danger d'une inconséquente fréquentation d'un tel esprit proposant à chacun le genre de prison qui lui convient le mieux. Il faudra s'en souvenir souvent.

       Mais puisque tout commence par Les Cent vingt journées de Sodome et puisque Sade a choisi de commencer par l'injustifiable, je commencerai par le rappeler et par le rappeler avec insistance.

       Car c'est avec ce texte, rédigé au cours de l'automne 1785, voici exactement 200 cents ans, qu'apparaît pour la première fois, en une stupéfiante cristallisation des plus noires perspectives, l'univers sadien. Tout ce que qu'écrira Sade par la suite en participe, sans que rien n'ait pu laisser présager l'arrivée de ce bloc d'abîme au milieu du paysage des Lumières ou seulement sur le parcours intellectuel du jeune marquis rebelle.

       On sait, en effet, que Sade est emprisonné depuis sept ans, c'est même la deuxième fois, pour cause de "débauche outrée". On sait aussi qu'il a déjà violemment manifesté et fermement exposé ses idées athées, dès 1782, dans le Dialogue entre un prêtre et un moribond. Mais rien de cela ne suffit à expliquer cette soudaine apparition d'un monde qui va bouleverser l'horizon humain, et de manière définitive. Rien de cela, non plus, ne suffit à expliquer l'étonnante discrétion des commentateurs de Sade sur l'importance d'un tel événement. Bien sûr, Maurice HEINE en parle ; bien sûr, Gilbert LELY en parle. Et ils en parlent plus et mieux que les autres. Seulement, à mesure qu'on avance dans la pensée de Sade, à mesure qu'on la voit s'organiser, ne serait-ce que chronologiquement, autour du noyau obscur des Cent vingt journées, on en vient, de plus en plus, à s'interroger sur la résistance de tous les exégètes à évaluer la réelle pesanteur de ce texte dans la masse de ses écrits. Une exception toutefois, mais ce n'est pas un exégète, je veux parler de Jean-Jacques PAUVERT qui m'a dit, à plusieurs reprises, la bouleversante importance que ce texte a toujours eu pour lui. Au point de décider à vingt et un ans, avec la plus belle inconscience, c'était en 1947, de le publier. Au dernier moment, pris de panique devant la gravité de mettre en circulation un tel texte, il l'édite sans son nom. Seulement sa vie allait en changer puisqu'à partir de là, il entreprend de faire ce que personne n'avait osé avant lui, l'édition des œuvres complètes du Marquis de Sade, payant cela par des procès et des condamnations en série.

       Autrement, il n'est pas jusqu'à Maurice Heine - lui à qui l'on doit la première véritable édition, quoique confidentielle, des Cent vingt journées, en 1931, lui sachant aussitôt discerner, dans sa préface, en "cet ouvrage exceptionnel" l' "effort exemplaire vers la plus féroce analyse de l'être" - il n'est pas jusqu'à lui qui n'estompe la place inaugurale des Cents vingt journées de Sodome et leur fondatrice dans l'histoire de la pensée de Sade. Pourtant, Jean PAULHAN, Georges BATAILLE, plus récemment Michel TORT ou Philippe ROGER, considérant tout à tour ce texte sous des éclairages bien différents, ne se sont pas fait faute, à l'inverse de beaucoup d'autres, d'y reconnaître "les fondations de l’œuvre sadienne". Oui, mais bizarrement sans que les uns ni les autres ne s'arrêtent vraiment aux implications de cette reconnaissance qui, une fois formulée, leur sert avant tout de tremplin pour s'élancer au plus vite vers une tout autre direction.

       Sans doute, Jean Paulhan remarque-t-il dans sa célèbre préface aux Infortunes de la vertu que : "L'on a cru longtemps que ce gigantesque catalogue de perversions, Les Cent vingt journées, formait le couronnement de son œuvre. Pas du tout. C'en est l'assise, et la première démarche. C'est une démarche que n'eût pas désavouée l'Encyclopédie". Mais c'est tout, la référence à l'Encyclopédie aidant à emporter l'exception sadienne dans un remous littéraire où Jean Paulhan fait aussitôt apparaître Diderot, Voltaire, Rousseau. En revanche, Georges Bataille est peut-être le seul à avoir tenté de dire, dans La littérature et le mal, l'intolérable excès de ce texte :

       "Chacun de nous est personnellement visé : pour peu qu'il y ait encore quelque chose d'humain, ce livre atteint comme un blasphème, et comme une maladie du visage, ce qu'il y a de plus cher, de plus saint."

       Toutefois Bataille ne s'aventure pas à chercher la nature de ce blasphème qu'il s'efforce, au contraire, de rattacher à sa réflexion autour de la notion de sacrifice. Quant à Philippe Roger, il résout rapidement l'énigme en déclarant dans La philosophie dans le pressoir *:

       "Ce que "fondent Les Cent vingt journées, c'est un nouveau rapport au savoir, qui passe par une nouvelle position du désir"

       pour en arriver à conclure qu'ici comme ailleurs :

      "Sade ne pousse pas au crime, ni au stupre ; il pousse au texte."

       Il s'avèrerait donc qu'à chaque fois la reconnaissance de l'exception fondatrice des Cent vingt journées est aussitôt brouillée par la réapparition systématique, en surimpression, de la thématique de chacun : pour Jean Paulhan, la littérature ; pour Georges Bataille, le sacré ; pour Philippe Roger, l'écriture. Comme si le seul fait d'approcher le lieu où s'enracine la monstruosité sadienne, appelait immédiatement, à l'intérieur de pensées pourtant très différentes, tel un dispositif d'urgence, le retour des structures les plus familières.

       Je ne cacherai pas qu'il me fallut du temps pour me rendre compte de cette quasi-occultation du texte le plus fort de Sade et pour en mesurer toutes les incidences.

       Quelque chose travaillait en moi, comme au-dehors de moi, pour faire en sorte qu'on ne se demande pas pourquoi, par exemple, Maurice Heine qui, avant tous les autres, avait vu chez Sade ce "constant refus de pitié |qui] unit dans son œuvre l'humain à l'inhumain et [qui] fait la principale force de son singulier génie"*, pourquoi Maurice Heine ne disait-il pas l'inimaginable coup de force de Sade, commençant là par déterminer avec Les Cent vingt journées de Sodome, le lieu qui allait figurer l'absolu de sa propre pensée. (...)"

       * Ed. Grasset, 1974.

        * Préface de l'édition de 1931

       In Soudain un bloc d'abîme, Sade, Annie LE BRUN (1986), rééd. Folio essais, 1993, pp. 21-25.

     

       "Très inquiétant négligence, d'être devenue la négligence majeure de notre modernité finissante : à savoir la criminelle légèreté de croire que les mots vivent indépendamment des choses et que les êtres vivent indépendamment des mots. La vie et la pensée de Sade viennent nous convaincre du contraire, quand bien même ne serions-nous pas en état de concevoir quelles incidences ce problème, apparemment intellectuel, peut avoir sur nos vies.

       Car si notre façon de dire est toujours métaphorique de notre façon de vivre, il n'y a pas de monde séparé, de monde relatif de la littérature. Il y a le monde, avec la possibilité infinie de ses représentations qui contribuent, toutes à le modifier, mensongères ou non, nous faisant la vie, mensongère ou non, qu'en fin de compte nous choisissons, moins aveuglément qu'on ne le suppose, dans l'obscurité symbolique où nous avançons, dans la ténébreuse forêt de signes où il n'y a d’œuvre littéraire qui ne vienne se perdre, pour la nourrir ou l'empoisonner.

       Voilà où nous en sommes toujours, notre réalité se découvrant à la lisière de l'imaginaire, notre vie se jouant au bord de l'irréalité. Difficile à accepter quand tout cela se déroule sur fond de meurtre, je veux dire au-dessus de l'abîme du cœur humain où le sang est toujours la couleur de rigueur. Difficile à admettre aussi que la littérature n'est pas la forteresse d'images et de mots qui nous permettrait de nous tenir à distance de cette horreur, tout en la considérant, mais au contraire la scène en plein vent, bien en vue, où tout revient se jouer sous l'impudence des masques. Il est beaucoup plus commode de croire au jeu littéraire où les masques ne seraient que des mots. Peu importe alors que la scène se recroqueville sur son illusion, que la littérature se referme sur le mensonge de son autonomie et que tout devienne un peu plus opaque. N'est-ce pas ce que nous voulons ? Car là est l'enjeu : il faut que la littérature reste un mode à part, pour que la vie ne m'empêche pas de tourner en rond, c'est-à-dire d'élever ses remparts entre nous et nous-mêmes, au lieu de s'ouvrir en passage au milieu de nous-mêmes, au lieu d'ouvrir sur notre monstrueuse étrangeté.

       Comme jamais encore, c'est ce qui se joue dans notre appréhension des Cent vingt journées de Sodome. D'autant que l'illusion d'une autonomie de la littérature pourrait être d'un grand secours pour protéger de ce qui est susceptible de nous dévaster en profondeur. Et ne serait-ce pas justement parce que les habituels moyens d'approche littéraire sont ici d'une remarquable inefficacité que, que l'unanimité se fait si facilement pour y voir un catalogue sans doute singulier mais rien de plus ? (...)"

       In Soudain un bloc d'abîme, Sade, Annie LE BRUN (1986), rééd. Folio essais, 1993, pp. 29-30.

     

       "C'est là que commence l'inconcevable outrage de Sade qui est l'outrage de l'inconcevable dont nous sommes tous la proie mais que nous cherchons tous à exclure de notre existence. Inconcevable outrage de Sade qui va exclusivement s'appliquer à exclure tout ce qui, en lui, en nous, nie cet inconcevable."

       In Soudain un bloc d'abîme, Sade, Annie LE BRUN (1986), rééd. Folio essais, 1993, p. 32.

     

       "Comme d'être inexpugnable, le château de Silling recèle le secret de l'intimidation quasiment sacrée que Sade continue d'exercer.

       Et c'est pourquoi je ne crois pas beaucoup à l'objectivité scientifique quand certains s'avisent, tout à coup, de rapprocher le château intérieur de Sainte Thérèse d'AVILA des constructions sadiennes. De telles mises en rapport renvoient toujours  à des coïncidences d'interprétation plus que de représentations. (...) Néanmoins, si formel soit-il, ce rapprochement a tout de même le grand mérite de matérialiser, plutôt de figurer, non seulement la tradition d'une lecture religieuse de Sade, mais le renforcement de cette tradition. (...)

       Mais je pense aussi à Georges Bataille, jouant, avec la conviction désespérée qui fut sa force, de la notion de transgression, sorte d'avatar religieux de la dialectique, pour ramener dans le monde du sacré celui-là même pour qui il n'est pas de sacré, ambivalent ou non, pour qui "il n'est rien de sacré", comme Sade prend soin de l'écrire dans le poème La Vérité, vers 1787.

       Enfin, je pense aussi à Maurice BLANCHOT, dont les analyses de L'inconvenance majeure nous ont peut-être tant séduits, justement parce qu'elles nous permettaient de ramener dans ce qui aura été le sacré du XXe siècle, je veux dire dans la sphère du nouveau sacré engendrée par l'idée de Révolution, le marquis de Sade qui, en deçà des troublantes connivences du crime et de la vertu, désacralise la révolution en l'assimilant à un phénomène naturel, à une "crise" de l'organisme social ne différant pas essentiellement de la crise érotique, à un de ces grands déplacements d'énergie susceptibles d'imposer "le silence des lois". Et quand Maurice Blanchot, à propos du pamphlet politique Français, encore un effort... figurant dans La philosophie dans le boudoir, s'applique à faire coïncider, pour reprendre ses termes, "la folie de Sade" avec "la raison" de la Révolution, ne pare-t-il pas celle-ci de l'excès sadien pour la faire ressembler à la "communauté négative", à la communauté impossible, nostalgie de "la conjuration sacrée" à laquelle Georges Bataille et lui ne cessèrent d'aspirer, alors que le texte de Sade est d'abord une magistrale désacralisation de l'idée même de communauté jusqu'à en établir l'impossibilité ?

       Question qui restera en suspens tant qu'on aura pas réussi à déterminer la nature de la puissance dévastatrice d'idées et de sentiments qui commence à se manifester dans Les cent vingt journées de Sodome et qui suscite, en retour à l'égard de Sade, chez presque tous ses commentateurs, une approche non seulement empreinte de religiosité, mais souvent quelque peu religieuse. C'est un dérapage qui se produit parfois quand on aborde les terres de l'incroyance. Il suffit que celles-ci s'étendent à perte de vue, pour que se réveille, chez la plupart, telle une ultime défense devant le vide, une fibre religieuse qu'on pouvait croire définitivement inerte. Tel est, je pense, le curieux lien, lien d'angoisse, entre les différentes lectures de Sade qui ont sûrement le plus influé sur notre appréhension de sa pensée. Il ne s'agit pas là de juger mais de constater que, si ces lectures ont eu tant d'importance dans la divulgation de Sade, c'est que nous en avions besoin, incapables de recevoir de plein fouet les rafales, intolérables de vérité, déferlant du grand large de cet athéisme-là. Car c'est physiquement que tout commence, même si la critique bienséante a voulu nous convaincre du contraire.

       Et il est temps de le dire : personne n'est jamais entré normalement dans le château de Silling. S'avise-t-on d'y pénétrer, qu'une décisive impression de marche manquante a tôt fait de nous déséquilibrer, et de nous déséquilibrer infiniment. C'est au prix d'une vertigineuse chute au fond de l'obscurité individuelle, et à ce prix seulement, que s'ouvre cette place forte intérieure, en livrant le secret qui la préserve de toutes les attaques du dehors : il faut passer par les souterrains de l'être pour accéder au château de Silling. Condition absolument nécessaire qui nie l'idée même de littérature, en excluant sur-le-champ qui n'est pas résolu à se soumettre à l'impitoyable dispositif imaginé par Sade. (...)"

       In Soudain un bloc d'abîme, Sade, Annie LE BRUN (1986), rééd. Folio essais, 1993, pp. 33-35.

     

       Notes :

       - Autant les essais d'Annie LE BRUN sont essentiels pour nous, et nous ne le répéterons jamais assez, relire partiellement Soudain un bloc d'abîme, Sade, à l'occasion de ce billet ne nous convainc toujours pas de s'emparer - ou d'être emparée par - Les Cent vingt journées de Sodome (peut-on continuer d'écrire à leur propos ?!), là où nous en sommes (!) nous porte à juger (sous l'effet de notre insécurité ? de notre problématique propre !? Tant pis), dans une relecture tronquée, transversale, a priori orientée (par le choix de Sade et de Le Brun maintenant, en Tsukeshoin), que l'homme dont elle parle avec tant d'admiration est celui d'un temps, d'une société, d'une condition et celui d'une singularité : il s'agit d'une personne, d'un genre (?) et d'une nature probablement formidable.

       Tout ceci n'empêche en rien que ce qu'elle en écrit, ainsi que ce que lui a écrit et qu'elle retranscrit, est passionnant et rare. Le "mal" ou la nature sous l'une de ses faces moralisée, sont entrepris par les moyens disponibles de l'entendement, le corps absolument sollicité, la vérité pourchassée, tandis que l'écriture et l'imagination sont saisies à pleines mains (connaissance et conviction ?, intelligence et finesse) et engendre la folle ivresse d'être vivant.

       De plus, il est plus que probable que Sade, de son point de vue rare voire exceptionnel, ne dispose d'une acuité toute aussi exceptionnelle voire inouïe pour connaître espèce humaine, et nature... Il s'agit donc d'un auteur nécessaire, dont nous ne ne saurions nous priver, par le prisme d'Annie Le Brun assurément, laquelle ayant d'ailleurs, Sade indirectement responsable ou non, modifié le cours de notre propre vie, un peu avant la trentaine. Elle n'en sera jamais assez aimée, que le système marchand cherche à la dompter, manipuler sa propre force de subversion (ou laissant entendre qu'il y parvient), l'âge venant.

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