• TAOÏSME, la Voie / COOPER (1972).

     Non agir, passage : effleurements.

    WU WEI & TAO

       Photographie d’Édouard BOUBAT, 1983. Source : http://zzzze.tumblr.com/post/125508719480/edouard-boubat-cerisier-japonais1983

     

       "La notion de Dieu créateur est totalement étrangère à la tradition taoïste, qui conçoit la création comme une opération spontanée du Tao par l'interaction des principes yin et yang. Même quand la culture chinoise fut à son déclin et qu'elle conçut une variété de divinités mineures, le Principe suprême ne fut pas représenté concrètement. La religion confucéenne populaire elle-même ne retint que la pensée du maître ; jamais on ne vit des représentations de sa personne dans les temples. Mais si le confucianisme a élaborée un strict code de morale et de convenances, le taoïsme a, par contre, toujours rejeté les dogmes, les modes de vie et d'enseignement exemplaires à caractère systématique. Ce qui n'exclut pas que dans la Chine archaïque prévalaient des représentations thériomorphes et des croyances en un dieu, voire en plusieurs dieux personnels ; mais tout cela fut dépassé quand se dessina la pure doctrine taoïste, telle que enseignée par LOA-TSEU et TCHOUANG-TSEU. Ainsi que le dit ce dernier : "Le Tao n'a ni origine ni fin" ; il "existe en soi et par soi. Avant qu'il n'y eut le Ciel et la Terre, il a existé de toute éternité" (10).

       In La Philosophie du Tao, Jean-Campbell COOPER (1972), Trad. de l'anglais par Marie-Béatrice BEHL, Dangles éditions, 2006, p.12.

     

       "Il y avait quelque chose d'indéterminé

       avant la naissance de l'univers.

       Ce quelque chose est muet et vide.

       Il est indépendant et inaltérable.

       Il circule partout sans se lasser jamais (11)"

       "Le Tao est quelque chose de fuyant et d'insaisissable. Fuyant et insaisissable, il présente cependant quelque image, insaisissable et fuyant, il est cependant quelque chose (12)."

       Toute forme est latente dans le Tao et le Tao est immanent à toute forme. Chaque forme a une "voie" unique à parcourir, qui toujours change, toujours se développe. Dans un monde soumis à la loi du changement, tout est mouvement, rien n'est permanent. Ses virtualités s'inscrivent dans la croissance, qui seule révélera la vie. C'est pourquoi le taoïsme se soucie tant de la situation existentielle. La Voie n'est compréhensible que dans l'expérience, aucune école de pensée n'est capable d'enseigner sa nature. De là le peu de textes laissé par le Taoïsme primitif. (...) Le Taoïsme, qui est exempt de dogmes, combat donc cette tendance innée de l'homme. Cependant, son souci premier reste le respect de la liberté. La Voie qu'il enseigne est celle de l'aventure existentielle au sens spirituel. "La Vie n'est pas une chose créée : elle est. L'on ne commande pas à l'esprit, il souffle là où il lui plaît. Ceux qui croient qu'il est possible d'enseigner l'inspiration ou le génie, d'enfermer la beauté, la vertu et la vérité dans des formules, d'imposer de l'extérieur ce qui doit émaner de l'intérieur, ceux là sont aveugles. Leur esprit est obscur ; la révélation du Tao ne les a jamais atteints. La vérité, la beauté et la vertu sont des choses qu'il faut découvrir par soi-même. Et le salut de l'âme est, comme le génie, une chose qu'on ne peut ni acheter ni enseigner. Bien que toutes les choses créées soient identiques en essence, chacune d'elles n'en est pas moins unique. Mais leur sort commun, c'est l'éternel devenir (14)." Chaque être et imprégné de Tao. Il est une manifestation de cette énergie universelle qui préside à tous les changements." "

       (11) Tao te king XXV (Dervy livres, Paris)

        (12) ibid, XXI.

        (13) DHAMMAPADA, Les Vers de la doctrine (Dervy livres, Paris).

        (14) HOVELAQUE, China.

       In La Philosophie du Tao, Jean-Campbell COOPER (1972), Trad. de l'anglais par Marie-Béatrice BEHL, Dangles éditions, 2006, pp. 12-13.  

     

       # " "Dans le Tao, affirmation et négation se confondent l'un dans l'autre ; objectif et subjectif s'annulent... Quand le subjectif et l'objectif sont tous deux sans leurs corrélatifs, ils se tiennent sur l'axe même du Tao et quand l'axe passe au centre, vers quoi la totalité du monde fini converge, le positif se résorbent dans l'infinitude de l'Un (7)."

       On a défini le Tao comme étant "la Suprême Unité, l'Intégralité, l'Entièreté, la Totalité. Tous ces mots ont bien sûr chacun une résonance particulière mais, en définitive, leur sens est identique, leur dessein est Unique (8)". L'intégralité ne ressortit pas à une théorie plus ou moins nébuleuse, non plus qu'elle est un état inaccessible. Elle implique d'adopter un mode de vie, jour après jour, on accorde la primauté aux occupations de l'esprit. "Préserve l'Un primordial, cependant que tu vis en harmonie complète avec les choses du monde extérieur." L'important ici, c'est la manière dont on envisage le monde concret. "L'homme vrai sait unir l'essence et la substance." Il voit toutes choses d'un même regard. C'est pourquoi, elles ne s'opposent pas les unes aux autres. Pour lui, il n'est pas question de conquérir la nature, non plus qu'il est question que la nature conquière l'homme (9)." "Envisager toute choses du point de vue de leur unité primordiale, non différenciée, ou les voir avec un tel recul, de sorte qu'elles se confondent dans l'unité, voilà la vraie intelligence." PLOTIN enseignait cette même doctrine. "L’Être suprême disait-il, est parfaite unité. Il est toujours présent en nous, mais nous ne pouvons sentir sa présence que si nous oublions nos distinctions (11)."

      Tous les écrits taoïstes partent de l'unité de la création, dont chaque être sensible est un fragment. Dans le monde des apparences, chacun semble mener une existence distincte, mais cela n'est qu'illusoire. Le vrai, c'est que tout être, toute chose est un membre, un organe d'un seul et même corps. Dans l'état originel de perfection régnait une solidarité profonde entre les choses. Ainsi dans les temps reculés de l'Age d'or, hommes et animaux parlaient-ils le même langage. Au moment de son illumination, le Sage réintègre cet état paradisiaque ; aussi il a le don de communiquer, naturellement, avec tous les autres êtres vivants. Plus une personne est intégrée au Tout, moins elle se sent isolée (cela ne veut pas dire qu'elle soit grégaire, simplement qu'elle se sent unie à la vie même) et mieux elle perçoit l'interdépendance et l'interpénétration de toutes choses. Le plus isolé de tous les êtres, le plus solitaire, c'est le psychosé. Tout séparatisme se meut dans la circonférence du cercle, toujours errant sur les invariables sentiers battus, où chacun de ses mouvements l'attache plus solidement au monde le multiplicité. C'est en ce sens qu'il faut entendre ces paroles de LAO-TSEU : "Plus on voyage loin, moins on sait." C'est avec le voyage du retour vers le centre que commence et que s'achève le processus d'intégration. La circonférence ne peut que nous révéler les choses dans leur signification restreinte et littérale, tandis que, arrivé au centre, notre regard a la faculté de se diriger en tous sens et de contempler les espaces infinis, dans le calme et la sérénité. Arrivés au centre, nous réintégrons la simplicité foncière car, comme le souligne René GUÉNON : "Au point central sont transcendées toutes les oppositions contenues dans des points de vue plus superficiels ; là, dans le parfait équilibre, elles disparaissent et se résorbent... de sorte que, au point neutre du centre, plus aucun conflit ne surgira." Ce point a été désigné de plusieurs manières ; les alchimistes l'appellent la "quintessence", ARISTOTE, "le moteur immobile". D'autres le désignent par l' "unité inifnie" et les taoïstes par le concept de Tao.

       TCHOUANG-TSEU a dit : "La gloire de l'homme c'est d'avoir compris que tous les êtres sont un seul complexe universel, que la vie et la mort sont deux modalités d'un même être." "La vie succède à la mort et la mort est un commencement de la vie. Où dans cela voyez-vous une fin ?... Par conséquent, la vie et la mort n'étant que des états succédant l'un à l'autre, de quel droit me plaindrais-je ? Toutes choses sont Une. Nous aimons ce qui est vivant mais nous détestons ce qui est en décomposition. Pourtant, ce qui en ce moment même est en train de pourrir renaîtra à la vie et cette vie une fois de plus se figera (12). "Ailleurs, il ajoute : "Seuls ceux qui possèdent l'intelligence vraie savent l'unité de toutes choses. Aussi s'abstiennent-ils de faire des distinctions et vivent-ils dans le commun et l'ordinaire. Le commun et l'ordinaire sont la fonction naturelle de toutes choses et, par-là, expriment la nature commune de la totalité. L'homme qui se conforme à la nature commune de la totalité est heureux. Étant heureux il est proche de la perfection (13)."

       Selon le taoïsme, la perte de perfection primordiale est consécutive à la chute dans la différenciation et la séparation. "La connaissance des anciens était parfaite. Dans quel sens ? D'abord ils ignorèrent l’existence des choses et c'est la connaissance suprême : rien ne peut y être ajouté. Ensuite, ils surent l'existence des choses, mais celles-ci se confondaient encore dans l'unité. Puis, ils commencèrent à distinguer des différences mais se gardaient d'émettre des jugements sur elles. Quand ils finirent par porter des jugements, ils perdirent le Tao. Perdant le Tao, ils donnèrent place aux préférences (14)." Cependant, Tchouang-tseu qui réintégra la perfection primordiale et réalisa la Suprême Unité, aurait pu ajouter comme à rebours : "L'univers et moi avons vu le jour ensemble. Moi et l'univers sommes un."

       (7) Lin YU-TANG, The importance on Living.

        (8) Fong YEOYU-LAN, Précis d'Histoire de la Philosophie Chinoise, (Paris, Payot, 1952).

        (9) Tchouang-tseu VI.

        (10) Tchouang-tseu XV.

        (11) Shen CHAO's reply to Lin YI-MIN.

        (12) Tao te king XLII.

        (13) Tchouang-Tseu XVII.

        (14) Tao te king XXIII.

        (15) Tchounag-tseu XIII.

       In La Philosophie du Tao, Jean-Campbell COOPER (1972), Trad. de l'anglais par Marie-Béatrice BEHL, Dangles éditions, 2006, pp. 47-50.  

      Note :

      Séparation, âge d'or, unité... Le taoïsme intègre nombre de notions et visions que Francis COUSIN, Patrick BURENSTEINAS parcourt aussi. Continuer à arpenter ces discours...

     

       # "L'homme est responsable de la plupart des maux qui l'accablent. C'est pourquoi, lui seul peut s'en guérir. Certaines calamités, dont il prétend à la légère qu'elles sont "naturelles" -  entendant par là qu'on abdique toute espèce de responsabilité à leur égard - le deviendront au plein sens du terme quand il aura réalisé leurs causes véritables.

       A l'inverse de la logique occidentale issue du terium non datur d'ARISTOTE, le principe du tiers exclu, où l'on admet comme vrai un terme de l'alternative et comme faux l'autre (encore que la science occidentale s'éloigne un peu de cette vue), la pensée orientale s'est toujours occupée de réconcilier les opposés, à l'aide précisément du tiers, qui est l'élément conciliateur. De là, le pouvoir bénéfique accordé aux nombres impairs. Car, bien que cette croyance ne soit plus guère autre chose que de la superposition chez la plupart de nos contemporains, elle n'en est pas moins le vestige d'une antique vérité. Les nombres pairs, yin, sont faibles parce que dépourvus de centre, tandis que les nombres impairs, yang, quand on les divise, ont tous un centre. En principe toute division et séparation introduit le désordre et la diversité. Mais, en vertu de la Triade et de son point central, de son point d'équilibre, il devient possible de restaurer l'unité et l'harmonie originelles. Dans le symbolisme chinois, trois est le premier nombre impair, tandis que le neuf, le produit de trois fois trois, symbolise "la plénitude du yang".

       Tout comme le taoïsme voit d'un même œil le bien et le mal, ainsi il ne repousse pas la faiblesse pour accorder la primauté à la force. Bien au contraire, pour LAO-TSEU la place d'honneur revenait au côté  qui incarne la faiblesse du yin, et par-là est un signe de non-violence et de paix. Par contre, le côté droit, yang, et fort, est celui de la main tenant l'épée, était déconsidéré parce que signe de violence et de dispersion et, par-là, de destruction. Ce n'est que dans les événements néfastes comme la guerre que le côté droit usurpait au côté gauche la place d'honneur.

       Le taoïsme a enseigné cette extraordinaire doctrine qui met en valeur la force et la faiblesse. Elle se base sur le principe que la passivité est plus endurante que l'activité. Dans la passivité on garde en réserve ses énergies vitales, tandis que dans l'activité on les dépense et on les disperse rapidement. Cette même conception sous-tend le symbolisme de la vallée ou celui de matrice. (...)

       En contraste avec la force yin de l'eau, citons la force yang du feu, encore qu'elles soient polaires et semblables à la fois, dans la mesure où l'une ou l'autre sont tour à tour destructrices et créatrices. Du reste, la Nature tout entière suit ce même schéma d'alternance. Parfois, elle est impitoyablement dévastatrice, d'autres fois elle est merveilleusement bienveillante et prodigue. En cela, elle est comparable à Kouan-yin qui régit tout ensemble la création et la destruction, la vie et la mort, et qui équilibre en elle la tension des contraintes de sorte que la transformation par la Sagesse (yin) et la Méthode (yang) aboutisse dans l'unité,  qui est le Tao. Elle est à la fois Reine du Ciel et la Terre-Mère, ou Tellus Mater, dont sont issues toutes choses et vers qui elles retournent. Elle est cruelle, impitoyable et terrifiante et par contraste "bienveillante, douce et clémente, servant l'homme, créant sous sa contrainte ou avec prodigalité par elle-même. Que de senteurs, de saveurs ou de couleurs, que de surfaces palpables... combien de récoltes elle fait mûrir pour notre seul bien-être (8)"."

         (8) PLINY, Natural History.

       In La Philosophie du Tao, Jean-Campbell COOPER (1972), Trad. de l'anglais par Marie-Béatrice BEHL, Dangles éditions, 2006, pp. 35-37.

     

       A VENIR WU-WEI et La Triade. Patience !

       In La Philosophie du Tao, Jean-Campbell COOPER (1972), Trad. de l'anglais par Marie-Béatrice BEHL, Dangles éditions, 2006, pp.

     

       Note au 29-04-2016 :

       En relisant les pages du livre de Jean-Campbell COOPER, les propos peu amènes de Francis COUSIN sur les civilisations orientales nous reviennent. Le philo-analyste oppose à celles-ci, présentées comme soumises aux règles, aux chefs et aux normes, la réactivité "tripale" de l'Occident, prompt à se battre, contester, se révolter selon lui, dans une perspective d'insurrection salvatrice et saine afin de préserver sa "sacralité" humaine, en quelque sorte... Nous interprétons sûrement, schématisons encore plus, mais telle est notre compréhension.

       Le Tao, d'après notre acception, met de côté l'opposition après l'avoir posée comme fondement. Mouvement dans l'immobilité du vrai, la révolte y a sa place naturelle, mais n'est pas la voie heureuse, celle que délivre le non agir, notamment. ce non agir ne relève pas de la soumission pour autant... mais d'une capacité à recevoir comme pour transformer en suite vitale et sage (ou sereine, réussie, féconde, heureuse).

       De notre comparaison évidemment lapidaire, apparaît paradoxalement la communauté d'idéal que soutiennent le Tao et Francis Cousin ! Un état fluide de présence humaine au monde est envisagé.

       Reste que l'argent et l’État, sinistres et conséquentes réalités à anéantir pour Francis Cousin, ne sont sans doute que passages et inconvenues obligées pour le Tao, tout en laissant à chacun la possibilité d'entrer dans le refus, la révolte, ou une sorte d'accommodement, qui n'en est en réalité pas un... mais une observation, une œuvre distanciée si ce n'est extradée d'un problème réduit à la fausseté (faux-problème).

       La conception du mouvement, du changement et de la place humaine est alors distincte. Dans un cas, c'est toujours et maintenant, dans l'autre, c'est maintenant pour libérer... demain. (En attente de suite... Merci.)

     

       # Au 25-09-2016 : Francis COUSIN tranche nettement, sous les question répétitives de BHU.

       https://www.youtube.com/watch?v=ywil85p92LAhttps://www.youtube.com/watch?v=ywil85p92LA

    « DANS LE VIF de la SEVEDU "PAYSAN BRETON" et des autres "paysans" »